RENCONTRE AVEC LES
MEMBRES DU CLERGÉ
TORONTO
LE 14 SEPTEMBRE
Mes chers frères prêtres,
Je suis heureux que ma première grande
réunion, lors de ma visite pastorale à l'Église
de Toronto, soit avec vous. Je tiens à vous exprimer la joie que je
ressens et combien j'apprécie tout ce que vous faites pour le saint peuple de Dieu. Il est significatif que ce
rassemblement se tienne le jour où nous célébrons le triomphe de la Croix. La
liturgie d'aujourd'hui souligne
l'importance de cette célébration. Nous y trouvons une riche source de
réflexion sur la signification de la Croix dans le Sacerdoce de Jésus et, par
voie de conséquence, dans notre propre vie sacerdotale.
La croix est l'expression
suprême du service sacerdotal de Jésus. Il s'y offre
lui-même en sacrifice parfait pour réparer auprès du Père les péchés de l'humanité; Il conclut par là une
alliance nouvelle et éternelle entre
Dieu et l'homme. Cette alliance merveilleuse se renouvelle dans chaque eucharistie que nous célébrons, et dans
chacune l'Église réaffirme son identité et sa vocation en
tant que Corps du Christ.
Revenons au passage de l'Évangile de saint
Jean que nous venons d'écouter. Nous y trouvons Jésus discutant avec Nicodème,
un notable juif, qui "vint de nuit", sous le couvert de l'obscurité,
afin d'être éclairé par lui qui est "la
lumière du monde". Par ses questions, Nicodème révèle qu'il est à la
recherche de la vérité sur Dieu et qu'il désire connaître la direction qu'il doit imprimer à sa vie. Jésus ne
le déçoit pas. Sa réponse est claire
et directe. En répondant à Nicodème, Jésus va au cœur même du message évangélique:
"Dieu a tant aimé
le monde qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais ait
la vie éternelle" (Jn 3, 16).
L'élévation sur la croix
du Fils de l'Homme est un signe de l'amour du Père. Jésus le confirme
lorsqu'il dit: "C'est pour cela que le Père m'aime, parce que je
donne ma vie pour la reprendre" (Jn 10, 17). En même temps, la Croix démontre
l'amour obéissant de Jésus devant la volonté du Père: "Ma nourriture est
de faire la volonté de celui qui m'a envoyé et de mener son oeuvre à bonne
fin" (Jn 4, 34). La Croix est véritablement le symbole de l'amour divin - mais un amour
divin que le Fils partage avec l'humanité.
Cet amour symbolisé par la Croix est
profondément pastoral, car par lui quiconque
croit en Jésus-Christ obtient la vie éternelle. Sur la
Croix, le Bon
Pasteur "donne sa vie pour les brebis" (Jn 10, 11). La mort de Jésus sur la croix constitue le ministère suprême, le service
le plus haut à la communauté des croyants. Le sacrifice de Jésus exprime avec
plus d'éloquence que ne le peut la parole humaine la nature pastorale
de l'amour que le Christ porte à son peuple.
La Croix traduit la volonté du Père de
réconcilier le monde à travers son Fils.
Saint Paul résume pour nous la mission réconciliatrice du Christ lorsqu'il écrit:
et par lui à réconcilier
tous les êtres pour Lui,
aussi bien sur la terre que dans les cieux,
en faisant la paix par
le sang de sa Croix" (Col 1, 19-20).
La
Croix ne se dresse pas seulement sur la communauté ecclésiale rassemblée dans
la foi, mais sa sphère d'influence s'étend sur "tout ce qui est sur la terre et dans les cieux". Le
pouvoir de la Croix est la force de la réconciliation qui dirige la destinée de
toute la création. Notre Seigneur révèle le centre de cette force de
réconciliation lorsqu'il dit: "Et Moi,
une fois élevé de terre, j'attirerai tous les hommes à moi" (Jn 12, 32). La réalité de la Croix affecte
profondément notre société contemporaine, avec
tous ses moyens technologiques et ses succès scientifiques. C'est par le
sacerdoce du Christ que cette société atteindra sa destinée ultime en Dieu.
De même que la
signification du sacerdoce du Christ réside dans le mystère de la Croix, la vie du prêtre
trouve son sens et son but dans le même
mystère. Puisque nous participons
au sacerdoce de Jésus crucifié, nous devons prendre conscience chaque
jour davantage que notre service est marqué du sceau de la Croix.
La Croix nous rappelle, à nous prêtres, le grand
amour de Dieu pour l'humanité et l'amour
personnel qu'il nous porte. L'immensité de cet amour nous est communiquée tout d'abord dans le don de
la vie nouvelle que chaque chrétien reçoit par le signe de l'eau au Baptême. Cette merveilleuse
expression de l'amour divin remplit sans cesse le croyant de gratitude et de joie.
Combien est merveilleux
ce don que Jésus offre à certains hommes, pour le bénéfice de tous,
d'avoir part à son sacerdoce ministériel. Qui d'entre nous, prêtres, ne voyons
pas dans cet appel une expression de l'amour profond et personnel de
Dieu pour chacun de nous, et pour l'Église tout
entière qu'il est appelé à construire par le ministère spécifique de la Parole et des Sacrements?
Sachant que nous sommes
appelés à nous donner à la mission rédemptrice de Jésus, chacun d'entre nous a conscience de
son indignité à être ordonné "homme de
Dieu" pour les autres. Ce sentiment nous amène à prendre davantage appui
sur Dieu dans la prière. En union avec le Christ en prière, nous
trouvons la force d'accepter la volonté du Père, de répondre joyeusement à l'amour du Christ pour, ainsi, grandir en
sainteté. Pendant tout ce temps, l'ombre de la croix se projette sur
notre existence de prêtre, nous exhortant à imiter le Christ Lui-même avec
toujours plus de générosité. Durant toute
cette lutte, les mots de saint Paul résonnent constamment dans nos cœurs: "Pour moi, certes, la vie c'est le
Christ" (Ph 1, 21).
Comme prêtres, nous voyons
également dans la Croix un symbole de notre service pastoral aux autres. Comme
le Grand Prêtre au nom duquel nous agissons, nous sommes appelés "non pas à être servis, mais à
servir" (Mt 20, 28). Nous sommes
chargés de conduire le troupeau du Christ, de le guider "par le
juste chemin pour l'amour de son Nom" (Ps 23, 3).
Notre principal service, comme prêtres, est
de proclamer la Bonne Nouvelle du Salut en Jésus Christ. Toutefois, nous
ne communiquons pas ce message "en termes de sagesse dans laquelle la
crucifixion du Christ peut être
exprimée", mais par "le langage de la Croix", qui est "la
puissance de Dieu de sauver" (1
Co 1, 17-18). Pour bien prêcher, il faut être pénétré du mystère de
la Croix, grâce à l'étude et à la réflexion quotidienne sur la Parole de Dieu.
Notre service sacerdotal trouve son
expression la plus sublime dans l'offrande du sacrifice eucharistique, qui est
en effet la proclamation sacramentelle du
mystère du salut. Dans cette
action sacrée, nous rendons présent,
pour la gloire de la très Sainte Trinité et la sanctification des hommes, le sacrifice de Jésus Christ sur la Croix.
L'Eucharistie apporte le pouvoir de la mort du Christ sur la Croix
dans la vie des fidèles: "Chaque fois que vous mangez ce pain et que
vous buvez cette coupe, vous annoncez la
mort du Seigneur, jusqu'à ce qu'il vienne" (1 Co 11, 26).
L'Eucharistie est la
raison d'être même du sacerdoce. Le prêtre existe pour célébrer l'Eucharistie.
Nous y trouvons la signification de tout ce que nous faisons d'autre. Nous devons donc être
attentifs à ce don merveilleux qui nous a été confié pour le bien de nos frères
et sœurs. Nous devons
réfléchir profondément à ce que nous faisons lorsque nous célébrons l'Eucharistie et à la façon dont cet
acte affecte notre vie toute entière.
Le Jeudi Saint 1980, j'ai partagé cette
pensée avec les évêques de l'Église dans une
lettre que je leur adressais: "Le prêtre remplit sa mission
principale et se manifeste dans toute sa plénitude en célébrant l'Eucharistie,
et cette manifestation est plus complète lorsqu'il permet lui-même à ce mystère de devenir visible, afin que lui seul brille dans le coeur et dans l'esprit des croyants, à travers son
ministère" (No 2).
Par son amour de
l'Eucharistie, le prêtre insire [sic] les laïcs à exercer le rôle important qui
leur est propre dans la célébration liturgique. Il y contribue également en actualisant le charisme
de sa propre ordination. Dans sa lettre pastorale sur le sacerdoce, le
Cardinal Carter décrit cet aspect du rôle du
prêtre: "Sa fonction est de convoquer le peuple de Dieu à exercer
sa propre responsabilité... à offrir le sacrifice de louange qui doit éclairer leurs vies et, à travers eux, le
monde. Cela, le prêtre doit le faire
in persona Christi" (Lettre pastorale, V, 7).
En un mot, le prêtre
élève le Christ au milieu de l'assemblée afin que, sous le signe de
la Croix, l'assemblée se soude dans l'unité et dans l'amour, et témoigne à la face du monde de
l'amour rédempteur du Christ.
Nous savons que certains
sacrifices nous seront demandés sous le signe de la Croix. Cela ne
nous surprend pas car la Croix est le mode d'exercice
du service pastoral du Christ. Il nous arrive de sombrer dans le
découragement et la solitude, et même de nous sentir rejetés. Il arrive que
nous ayons tant à donner de nous-même que nous nous sentons complètement vidés de notre énergie. On nous
demande régulièrement d'être compréhensif, patient et compatissant
à l'égard de ceux avec qui nous sommes en désaccord, et avec tous ceux
et celles que nous rencontrons. Nous acceptons pourtant ces exigences,
avec tous les sacrifices qu'elles impliquent, de façon à "être tout à tous, afin d'en
sauver à tout prix quelques-uns" (1 Co 9, 23). Et nous acceptons ce
que l'on nous demande, non pas à
contrecœur, mais volontiers, oui, joyeusement.
Notre engagement sacerdotal à mener une
vie de célibat "en vue du Royaume
des cieux" est lui aussi au bénéfice des autres. Permettez-moi de répéter ce que j'ai écrit aux prêtres du
monde dans ma lettre du Jeudi Saint
1979: "Par son célibat, le prêtre devient 'l'homme pour les autres', d'une
manière différente de l'homme de celui qui, en se liant à la femme dans l'union
conjugale, devient lui aussi comme époux et père, un 'homme pour les
autres'... Le prêtre, en renonçant à
cette parternité [sic] propre aux époux, recherche une autre paternité,
et même presque une autre maternité quand
on pense aux paroles de l'apôtre au sujet des enfants qu'il
engendre dans la douleur. Ce sont là
des enfants de son esprit, des hommes confiés
par le Bon Pasteur à sa sollicitude... La vocation pastorale des prêtres est grande... Pour être
disponible à un tel service, s'il veut être disponible pour ce service, le coeur
du prêtre doit être libre. Le célibat est le signe d'une liberté en vue du service" (No
8).
Et nous prêtres, nous
reconnaissons aussi dans le mystère de la Croix la puissance de réconciliation que le Christ exerce sur toute la
création. Nous croyons que la Croix du Christ présente à la société
contemporaine -avec ses découvertes scientifiques et son progrès technologique,
avec son aliénation et son désespoir - un message de réconciliation et
d'espérance. Quand nous présidons l'assemblée eucharistique, qui est la source
de la réconciliation et de l'espérance pour
l'Église, nous portons la responsabilité d'aider les chrétiens à
humaniser le monde grâce à la puissance du Seigneur crucifié et ressuscité.
Chers Frères dans le
sacerdoce, le Christ nous appelle à proclamer son message de réconciliation et d'espérance
d'une manière toute particulière, d'une manière que la Providence de Dieu nous
a réservée, à nous seuls. Proclamer la réconciliation et l'espérance, cela veut
dire non seulement insister sur la grandeur du pardon de Dieu et de son amour
bienveillant au regard du péché, mais aussi
permettre aux fidèles de bénéficier de l'action du Christ qui
pardonne par le Sacrement de Pénitence.
A mainte reprise j'ai demandé à mes frères
dans le sacerdoce et aux évêques de donner une priorité particulière à ce Sacrement, afin que le
Christ puisse rejoindre ses frères et ses sœurs dans cette rencontre personnelle d'amour. Notre ministère sacramentel,
qui inscrit au coeur de la vie des fidèles le don de la Rédemption, est un
acte d'étroite collaboration avec le Sauveur
du monde. C'est par la conversion
personnelle réalisée et scellée par
le Sang de Jésus que le renouveau et la réconciliation pénétreront
finalement toute la création.
A cette occasion, je voudrais rappeler ce que
j'ai dit en septembre dernier à un groupe
d'évêques canadiens à Rome. C'était un appel lancé dans le cadre de la
préparation à ma visite pastorale. Espérant que désormais il servira de prolongement
à ma visite, je vous adresse ce même appel
"à inviter tous les fidèles du Canada à la conversion et à la confession personnelle. Pour certains, ce sera faire
l'expérience de la joie du pardon sacramentel pour la première fois
depuis bien des années; pour chacun, ce sera
une expérience de la grâce... Appeler à la conversion, c'est aussi appeler à la
générosité et à la paix. C'est un appel à accueillir la miséricorde et
l'amour de Jésus Christ" (23 septembre 1983). Chers Frères, proclamons au
monde la réconciliation et l'espérance dont nous faisons nous-mêmes
l'expérience par le Sacrement de Pénitence.
La vocation à laquelle
le Christ nous a appelés est véritablement un défi lancé à notre amour. Selon les termes de la
lettre aux Hébreux: "Fixant nos yeux sur le Chef de notre foi, qu'il la
mène à la perfection, Jésus, qui au
lieu de la joie qui lui était proposée, endura une croix, dont il méprisa
l'infamie" (Hé 12, 1).
Alors que nous
renouvelons notre engagement sacerdotal
aujourd'hui, offrons-nous au Christ sur le chemin de la Croix. Et faisons-le en union avec Marie, sa Mère et
la nôtre.
Canadian
Conference of Catholic Bishops