SERVANTES DE JÉSUS-MARIE
GATINEAU-HULL
LE 19 SEPTEMBRE 1984
Mes
chères soeurs,
« L’Esprit et l’Épouse disent «
Viens…
Viens, Seigneur Jésus. » (Ap 22, 17-20.)
L’Église, inspirée par l’Esprit
présent en
elle, ne cesse d’adresser cet appel au Seigneur Jésus. Elle est tendue
vers son
retour. Elle l’attend, comme une épouse soupire après son bien-aimé,
élevé à la
droite du Père. Elle a déjà « lavé sa robe » dans son sang qui l’a
rachetée.
Elle espère « disposer de l’arbre de vie ». Elle sait qu’elle participe
déjà à
sa vie, d’une façon mystérieuse et partielle, dans la foi, les
sacrements, la
prière, la charité. C’est avec lui qu’elle travaille à renouveler ce
monde
selon son Esprit. Mais elle est impatiente d’un renouveau en plénitude,
de la
pleine vision de son Époux. Pour l’instant sa vie est comme cachée en
Dieu.
Tous les religieux et religieuses
ont ce
charisme au cœur de l’Église. Mais c’est encore plus évident pour les
Sœurs
cloîtrées qui renoncent à toute activité au milieu du monde afin d’être
présentes au seul Seigneur. Et, en ce lieu, c’est d’abord à vous que je
m’adresse, chères Sœurs contemplatives. L’Église considère votre place
dans
l’ensemble du Corps mystique du Christ comme essentielle à la vie de
l’Église,
à son développement complet, même dans les jeunes Églises accaparées
par les
tâches d’évangélisation (cf. décrets Perfectae caritatis, n. 47, et Ad
gentes,
n. 40). De fait, la prière des contemplatifs a joué un rôle
considérable dans
l’approfondissement de la foi au Canada. Telle fut bien l’intuition de
l’abbé
Mangin et de Sœur Marie-Zita de Jésus, qui ont fondé ici voilà presque
cent
ans, les Servantes de Jésus-Marie. Ces religieuses honorent
spécialement le
Sacré Cœur de Jésus, dans l’Eucharistie, qui est le don suprême de son
amour et
où elles l’adorent de façon permanente. Votre apostolat spirituel, mes
Sœurs,
n’est-il pas de soutenir le ministère des prêtres et de collaborer à
l’éternel
dessein de l’Alliance pour tous les croyants : « Qu’ils soient un ! »
Je pense
aussi à tous ceux et celles qui ont instauré la vie contemplative au
Canada,
selon des spiritualités com-plémentaires. Au-delà de toutes les
religieuses ici
présentes, je salue avec affection et j’encourage toutes les moniales
et tous
les moines de ce pays !
« Il en sera du royaume des cieux
comme de
dix jeunes filles qui prirent leur lampe et s’en allèrent à la
rencontre de
l’Époux. Or cinq d’entre elles étaient insensées et cinq étaient sages.
» Mes
Sœurs, attendez l’Époux comme ces vierges sages. Soyez toujours prêtes.
Soyez
disponibles. Dans l’attente du Seigneur, veillez.
Le cadre de votre vie conventuelle
est
organisé pour favoriser l’expérience de Dieu ; votre retrait du monde, avec sa solitude ; votre silence, qui
est un silence d’écoute, un silence d’amour ; l’ascèse, la
pénitence, le travail qui vous font
participer à l’œuvre rédemptrice ; Ia communion fraternelle, sans cesse
renouvelée ; la célébration eucharistique quotidienne qui unit votre
offrande à
celle du Christ.
Que la lassitude, la routine, la
monotonie
de votre vie conventuelle ne vous endorment pas, que les impressions
éventuelles d’absence de Dieu, les tentations ou simplement les
épreuves
normales du progrès dans l’union mystique au Christ ne vous découragent
pas ! Que
la lampe de votre prière, de votre amour, ne faiblisse pas ! Faites
provision
de l’huile qui l’alimentera jour et nuit.
Car même au sein d’une communauté, le chemin demeure personnel. Pas plus que les vierges sages ne pouvaient réparer l’insouciance des vierges insensées, aucune autre ne peut se substituer à vous pour accueillir la communion trinitaire au plus intime de votre personne, là où l’amour reçu répond à l’amour dans l’adoration, la louange et la gratuité. Alors, vous faites vôtre la prière du psalmiste que nous lisions à l’instant : « Dieu, c’est toi mon Dieu, je te cherche dès l’aurore. Mon âme a soif de toi, après toi languit ma chair, terre sèche, altérée, sans eau. Oui, au sanctuaire, je t’ai contemplé, voyant ta puissance et ta gloire. Meilleur que la vie, ton amour, oui je veux te bénir toute ma vie… au long des veilles, je médite sur toi…. je jubile à l’ombre de tes ailes. Mon âme se presse contre toi, ta main droite me sert de soutien. » (Ps 63 [62], 2-5, 7-9.)
Cette rencontre ineffable du Dieu
vivant
et personnel ne peut se vivre que dans l’obscurité de la foi. L’Époux
se tient
derrière la porte alors que vous êtes encore dans la nuit. C’est
toujours dans
la lumière de la foi que Dieu se donne. Mais les signes de Dieu sont si
discrets dans le quotidien sans relief de vos journées qu’il vous faut
être
vigilantes pour persévérer et grandir dans la foi, à l’école de Marie.
Le «
trésor » qui vous attend dans les cieux ne sera que l’accomplissement
eschatologique de ce qui se cachait (…) dans le trésor intérieur du
cœur (cf.
Redemptionis donum, n. 5).
Vos vies ont une fécondité secrète
mais
certaine. « Celui qui demeure en moi porte beaucoup de fruits. » (Jn
15, 5.)
Dans cette solidarité qui unit tous les membres du Christ, vous êtes,
selon le
mot de Sainte Thérèse de
l’Enfant-Jésus, comme le cœur. Sans votre amour, la charité se
refroidirait.
Dans l’Église qui prie, souffre et évangélise, votre part est la
relation à
Dieu. Votre offrande vous conforme au Christ afin qu’il utilise tout
votre être
et le consume pour l’œuvre rédemptrice, selon le bon plaisir de son
amour. Et
Dieu écoute la prière de louange et d’intercession qui monte de vos
cœurs pour
dispenser sa grâce, sans laquelle il n’y aurait dans l’Église ni
conversion à
l’Évangile, ni progrès dans la foi, ni vocations d’ouvriers
apostoliques (cf.
décret Ad gentes, n. 40).
La communauté chrétienne de Hull
semble
avoir bien saisi votre vocation et de même la population voisine de la
grande
cité d’Ottawa. Les gens sont attachés à votre monastère, ils le
soutiennent.
Ils n’hésitent pas à vous confier leurs
peines et leurs joies, leurs projets et leurs demandes de prière.
Il y a de plus en plus de gens — et
parmi
eux beaucoup de jeunes — qui cherchent des zones de gratuité, de
prière, de contemplation,
des gens assoiffés d’absolu. Certains s’arrêtent dans vos monastères,
en quête
de valeurs spirituelles. Pour tous ces chercheurs de Dieu, témoignez,
par la
vérité et la transparence de vos personnes, que l’appartenance au
Christ vous
rend libres et que l’expérience de Dieu
vous comble. Sans vous soustraire aux exigences de la vie
contemplative,
trouvez les gestes susceptibles d’exprimer pour la culture de notre
temps votre
option radicale pour Dieu. À ceux qui disent : « Nous ne savons pas
prier »,
redites, par votre existence, que le dialogue avec Dieu est possible
car «
l’Esprit vient au secours de notre faiblesse » (Rm 8, 26). À ceux qui
veulent
faire de leur vie quelque chose de grand, témoignez que la marche vers
la
sainteté est la plus belle des aventures, non pas l’œuvre de nos seuls
efforts,
mais l’œuvre de l’infinie tendresse de Dieu dans l’immense misère
humaine. Que
vos monastères permettent aux passants de s’approcher des sources d’eau
vive :
« Que l’homme assoiffé s’approche, que l’homme de désir reçoive l’eau
de la
vie, gratuitement! » (Ap 22, 17.)
Ma méditation semblait réservée aux
Sœurs
cloîtrées. En réalité, j’ai eu constamment à la pensée
toutes les femmes qui se consacrent à Dieu
dans la vie religieuse au Canada. Elles sont près de quarante mille !
Ce que
j’ai dit de l’esprit de la vie consacrée vaut également pour toutes les
religieuses de vie active ou apostolique. Les circonstances ont fait
que je
n’ai pas pu avoir, avec l’ensemble de celles-ci, une rencontre
spéciale, et je
l’ai regretté. J’en ai vu beaucoup à toutes les étapes, avec le Peuple
de Dieu.
Mais j’attendais cette occasion, et ce soir je suis heureux de les
saluer
toutes, de ce lieu de contemplation, et de leur adresser ce message.
Chères Sœurs, vous accomplissez
dans
l’Église des services que les communautés chrétiennes et le monde
apprécient
vivement : vous prenez part, entre autres, à la catéchèse, à
l’éducation, aux
soins hospitaliers, au soutien des vieillards, aux activités
paroissiales…
Heureux les villages, les cités qui sont encore assurés de la présence
de
telles Sœurs ! Vous avez en somme une certaine activité
professionnelle, de
préférence celle qui vous permet d’exprimer la charité et le témoignage
de la
foi, et cela de façon communautaire.
Mais ce n’est pas cela le mystère
original
de votre vie. Vous vous êtes librement consacrées au Seigneur qui, le
premier,
a posé sur vous un regard de prédilection. Vos vœux religieux
s’enracinent
intimement dans la consécration du baptême, mais l’expriment avec plus
de
plénitude (cf. Perfectae caritatis, n. 5). Vous participez de façon
spéciale et
permanente à la mort en croix du Redempteur et à sa résurrection. Le
caractère
pascal de votre vie se reconnaît dans chacun des « conseils
évangéliques » que
vous vous engagez à pratiquer de façon radicale. En même temps, vous
devenez
vraiment libres, pour mieux servir. Vous misez, non sur « l’avoir »,
mais sur
la qualité de l’être de la personne rénovée en JésusChrist.
Notre monde a plus que jamais
besoin de
découvrir, dans vos communautés et votre style de vie, la valeur d’une
vie
simple et pauvre au service des pauvres, la valeur d’une vie librement
engagée
dans le célibat pour se consacrer au Christ et, avec lui, aimer tout
spécialement les mal-aimés, la valeur d’une vie où l’obéissance et la
communauté fraternelle contestent silencieusement les excès d’une
indépendance
parfois capricieuse et stérile.
Surtout, le monde a besoin de
témoins de
la gratuité de l’amour de Dieu. Auprès de ceux qui doutent de Dieu ou
qui ont
l’impression de son absence, vous manifestez que le Seigneur mérite
d’être
recherché et aimé pour lui-même, que le royaume de Dieu, avec son
apparente
folie, mérite qu’on y consacre sa vie. Ainsi, vos vies deviennent un
signe de
la foi indestructible de l’Église. Le don gratuit de votre vie au
Christ et aux
autres est peut-être la contestation la plus urgente à opposer à une
société où
l’efficacité rentable est devenue une idole. Votre choix étonne,
interroge,
séduit ou irrite ce monde, mais ne le laisse jamais indifferent. De
toute
façon, l’Évangile est toujours le signe de contradiction. Vous ne serez
pas
comprises de tous. Mais ne craignez ja-mais de manifester votre
consécration au
Seigneur. C’est votre honneur ! C’est l’honneur de l’Église ! Vous avez
une
place spécifique dans le Corps du Christ, où chacun doit as-surer son
rôle, son
propre charisme.
Si vous cherchez, avec
l’Esprit-Saint, la
sainteté correspondant à votre état de vie, n’ayez pas peur. Il ne vous
abandonnera pas. Des vocations viendront vous rejoindre. Et vous-mêmes,
vous
garderez votre jeunesse d’âme, qui n’a rien à voir avec l’âge. Oui,
très chères
Sœurs, vivez dans l’espérance. Gardez les yeux fixés sur le Christ et
marchez
d’un pas ferme sur ses traces, dans la joie et dans la paix.
Je ne peux développer davantage ce
message
à toutes les religieuses canadiennes. J’ai écrit le 25 mars dernier une
lettre
spéciale pour vous et pour tous les religieux, Redemptionis donum.
Ce soir, au terme de ma longue randonnée apostolique à travers le Canada, je suis très heureux d’être, avec Mgr Adolphe Proulx, évêque de ce lieu, l’hôte des Sœurs. Comme Jésus aimait se retirer à Béthanie chez Marie et Marthe, l’une plus contemplative et l’autre plus active, je suis venu chez vous pour prier avec vous. Comme Pierre et les apôtres se retiraient au Cénacle, près de Marie, la mère de Jésus, je viens implorer l’Esprit-Saint. Qu’il répande sa lumière et sa force sur tous les habitants de ce cher pays, afin que l’Église y croisse dans la sainteté ! Priez avec moi pour toutes les religieuses, pour toutes les âmes consacrées, pour les hommes et les femmes membres d’instituts séculiers. Prions pour les prêtres qui sont les ministres de l’Eucharistie et les guides des consciences. Prions pour tous les éducateurs de la foi. Prions pour tous ceux qui subissent la persécution pour leur foi.
Et, puisque nous sommes près
d’Ottawa où
je rencontrerai ce soir des responsables de la vie politique et où
demain je
célébrerai la messe pour la paix, prions pour tous ceux qui doivent
contribuer
à établir plus de justice, de paix et de fraternité, au Canada et dans
les pays
moins favorisés.
Seigneur Jésus, que ton règne
vienne ! Amen.
Canadian
Conference of Catholic Bishops