DISCOURS À LA CONFÉRENCE ÉPISCOPALE
OTTAWA
LE 20 SEPTEMBRE 1984
Chers
Frères dans l’épiscopat,
Nous voici presque au terme de ma visite pastorale. Vous l’aviez désirée et activement organisée, vous aviez bien préparé votre peuple chrétien et, dans les diverses étapes du voyage, j’ai retrouvé non seulement les évêques du lieu, mais beaucoup d’autres qui avaient tenu à se joindre à nous alors que je ne pouvais aller jusque dans leur diocèse. Je vous en remercie vivement.
Et maintenant nous sommes réunis
tous
ensemble pour considérer, sous le regard de Dieu, avec la lumière de
l’Esprit-Saint que nous venons d’invoquer, la grâce et la charge qu’il
nous a
confiées, comme successeurs des apôtres. Elles ont été magnifiquement
ré-exprimées dans les textes du Concile Vatican II, surtout dans la
constitution Lumen Gentium et le décret Christus Dominus. Ce sont ces
textes
qui guideront notre réflexion, car ils nous permettent de raviver en
nous la
conscience de notre mission apostolique.
Nous y lisons notamment (n. 21) : «
En la
personne des évêques, assistés des prêtres, c’est le Seigneur
Jésus-Christ,
Pontife suprême, qui est présent au milieu des croyants… C’est par eux,
en tout
premier lieu… qu’il prêche la Parole de Dieu à toutes les nations et
administre
continuellement aux croyants les sacrements de la foi… C’est par leur
sagesse
et leur prudence qu’il dirige et oriente le peuple du Nouveau Testament
dans
son pèlerinage vers l’éternelle béatitude. Ces pasteurs, choisis pour
paître le
troupeau du Seigneur, sont les ministres du Christ et les dispensateurs
des
mystères de Dieu… À eux a été confiée la charge de rendre témoignage de
1’Évangile de la grâce de Dieu et d’exercer le ministère glorieux de
l’Esprit
et de la justice. »
Voilà le sens de notre ministère
épiscopal
qui comporte notamment les charges d’enseigner, de sanctifier, de
gouverner.
Elles s’exercent dans la communion hiérarchique avec le chef du collège
des
évêques et ses membres. En d’autres termes, pour reprendre encore les
mots du
Concile : « Les évêques, d’une façon éminente, tiennent la place du
Christ
lui-même, Maître, Pasteur et Pontife, et jouent son rôle. » (Ibid).
Cette mission est sublime et
redoutable.
Elle suppose que, comme Pierre, nous redisions constamment au Christ la
plénitude de notre foi (cf. Mt 16 16) et de notre amour (cf. Jn 21,
15-17).
Pour l’accomplir, comme les apôtres, nous avons reçu, par la
consécration
épiscopale, une effusion spéciale de l’Esprit-Saint (cf. Lumen gentium,
n. 21),
qui demeure avec nous, auquel nous devons sans cesse nous rendre
disponibles,
dans la prière, pour faire son œuvre et non la nôtre.
Dans tous les cas, il s’agit d’un
service
(cf. ibid., n. 27), du service du Bon Pasteur qui donne sa vie pour ses
brebis.
Ce service, humble et généreux, requiert le courage et l’autorité
nécessaires :
« Chargés des Églises particulières comme vicaires et légats du Christ,
les
évêques les dirigent par leurs conseils, leurs encouragements, leurs
exemples,
mais aussi par leur autorité et par l’exercice du pouvoir sacré, dont
l’usage
cependant ne leur appartient qu’en vertu de l’édification en vérité et
en
sainteté de leur troupeau » (ibid). Et vous savez bien que, comme le
dit encore
le Concile, ce pouvoir de chaque évêque — qui demeure entier au sein de
la
Conférence épiscopale — « est affermi, renforcé et défendu » par le
pouvoir
suprême et universel du Successeur de Pierre (ibid).
Situant la prédication de
l’Évangile comme
première charge des évêques, le Concile précise qu’ils sont « les
hérauts de la
foi… et les docteurs authentiques, c’est-à-dire pourvus de l’autorité
du
Christ, prêchant au peuple à eux confié la foi qui doit régler sa
pensée et sa
conduite, faisant rayonner cette foi sous la lumière de l’Esprit-Saint…
attentifs à écarter toutes les erreurs qui menacent leur troupeau »
(ibid., n.
25).
Toutes les réflexions éthiques et
les
questions que nous pouvons et devons susciter comme pasteurs devant les
problèmes humains, sociaux, culturels de notre temps — et dont je
parlerai
ensuite — sont subordonnées à l’annonce du salut en Jésus-Christ.
Dans ce sens, chers frères, faites
que
votre peuple chrétien s’abreuve à la source vive elle-même. Il faut
l’entretenir dans une perspective théocentrique, théologale. Seule la
Parole de
Dieu donne la clé de notre existence, éclaire nos chemins. C’est
pourquoi, dans
les homélies, j’ai moi-même essayé de confronter les fidèles à cette
révélation
d’en haut, de leur faire contempler la gloire de Dieu, qui veut pour
l’homme la
plénitude de la vie, mais d’une façon qui transcende ses expériences et
ses
désirs. La Rédemption nous met en face de la « justice » de Dieu, du
péché de
l’homme et de l’amour de Dieu qui le rachète. L’homme a besoin de son
Rédempteur pour être pleinement homme.
L’humanisme — que nous voulons
promouvoir
en colla-boration avec nos frères d’autres religions ou les incroyants
de bonne
volonté — s’appuie, pour nous chrétiens, sur Dieu Créateur et
Rédempteur.
« Nisi Dominus aedificaverit domum... » La sécularisation,
entendue
au sens où elle voudrait réaliser dans la vie pratique un humanisme
sans
référence à Dieu, serait une négation de la foi chrétienne. C’est
pourquoi il
nous faut proclamer la Bonne Nouvelle de Dieu à temps et à contretemps,
dans
toute sa force et son originalité ; il nous faut dire toute la foi que
l’Église
explicite à partir du premier kérygme. Et comme je le disais à l’un de
vos
groupes lors de la visite « ad limina » (23 septembre 1983), il faut
encourager
et appeler les fidèles à la conversion. Si le monde n’ose plus parler
de Dieu,
il attend de l’Église, et spécialement de l’évêque, des prêtres, la
parole qui
en témoigne avec force et conviction, dans un langage persuasif et
adapté, sans
jamais réduire la grandeur du message à l’attente des auditeurs. J’ai
noté que
c’était l’un des soucis de votre Commission de théologie. Et
pratiquement se
greffent ici tous les problèmes de l’initiation à la foi ou de son
approfondissement, pour les adultes, les jeunes, les enfants, dont nous
avons
parlé au moment des visites « ad limina ».
Hérauts de la foi, nous sommes
inséparablement les guides des consciences, comme Moïse qui amenait son
peuple
à rencontrer le Dieu de l’Alliance et à recevoir ses commandements en
cohérence
ave l’Alliance. Le Concile dit bien : la foi doit régler la pensée et
la conduite.
Je sais le soin que vous mettez à
interpeller vos contemporains pour les sensibiliser à certains
comportements
moraux inspirés de l’esprit chrétien. Vous avez publié un certain
nombre de
documents dans ce sens. Les valeurs de droiture, de justice, de dignité
de
l’homme et de la femme, de travail, d’entraide, de charité, d’amour
social, de
solidarité avec les pauvres et les déshérités, devant les nouvelles
situations
économiques ou culturelles, retiennent particulièrement votre
attention. Et de
même, vous cherchez à répondre en croyants aux nouvelles questions
posées
par les sciences, la technologie, le
développement parfois inquiétant de la biologie humaine. Je comprends
et
j’approuve cette préoccupation. Vous voulez éviter une rupture entre la
doctrine
chrétienne et la vie, entre l’Évangile et la culture, entre la foi et
la
justice. Que serait en effet une profession de foi qui ne chercherait
pas à
s’incarner dans les comportements quotidiens ? Et serait-elle crédible
dans un
monde qui parfois doute de Dieu ? Les lettres de saint Paul, après
l’exposé du
mystère chrétien, en viennent aux exhortations concrètes qui en
découlent.
Je pense ici à d’autres exigences
évangéliques. D’une part, la dignité de la vie familiale. « Heureux les
cœurs
purs. » (Mt 5, 8.) Vous observez la déstabilisation de la famille, la
crise du
mariage ; combien d’enfants et de parents souffrent de foyers désunis,
séparés,
divorcés ! Vous vous êtes d’ailleurs souciés de faire améliorer sur ce
point
des textes législatifs. Vous voyez aussi tant d’« unions libres », qui
refusent
ou retardent l’engagement total et exclusif des deux partenaires dans
le
sacrement de mariage. Vous savez que l’avortement est très répandu. Et
beaucoup
s’en remettent aux moyens contraceptifs au lieu de respecter, dans la
maîtrise
de soi et un effort mutuellement consenti, la double finalité de l’acte
conjugal : l’amour et l’ouverture à la vie. Parmi les causes de ces
misères, il
y a la tendance généralisée à l’hédonisme ; il y a l’oubli de Dieu ; il
y a sans
doute aussi l’ignorance de la théologie du corps, du magnifique plan de
Dieu
sur l’union conjugale, de la nécessité de l’ascèse pour approfondir un
amour
vraiment digne de l’homme et de la
femme, pour correspondre à la vie de l’Esprit, présent dans les époux.
L’éducation sexuelle, la préparation des jeunes au mariage, le soutien
des
foyers doivent être à la hauteur de ce projet. Malgré les opinions
contraires
et souvent passionnées, on attend finalement de l’Église qu’elle
contribue à
sauver l’amour humain et le respect de la vie.
D’autre part, la société de
consommation,
la séduction de besoins artificiels, la situation de richesse pour
beaucoup et
la course générale au profit rendent plus difficile l’application
pourtant
capitale de la Béatitude : « Heureux les pauvres de cœur. » (Mt 5, 3.)
Comment
éduquer malgré tout à la pauvreté, à la simplicité de vie, pour garder
le cœur
libre, disponible au royaume de Dieu et au prochain ? Ne faudrait-il
pas, entre
autres, ouvrir les yeux sur les immenses régions du monde qui vivent
dans le
dénuement le plus complet ?
En ces domaines, comme en tant
d’autres,
il nous faut sans cesse rappeler avec saint Paul : « Vous qui avez été
sanctifiés, qui êtes devenus fils de Dieu, appelés à la sainteté,
habités par
l’Esprit de Dieu, ne vous conformez pas aux mœurs de ce monde. » (Cf.
Rm 12,
2.) Souvenons-nous toujours du courage pastoral de saint Jean
Chrysostome, que
nous avons célébré à Moncton.
Notre peuple peine à garder la foi
ou les
mœurs chrétiennes en partie parce qu’il n’a pas découvert le sens de la
prière
ou qu’il n’ose plus prier. Je veux parler de cette prière qui cherche,
dans le
dialogue avec Dieu ou plutôt l’écoute de Dieu, la contemplation de son
amour et
la conformité à sa volonté. Les grâces de renouveau et de conversion ne
seront
données qu’à une Église en prière. Jésus a supplié ses apôtres de
veiller et de
prier (cf. Mt 26, 41). Avec nos prêtres, avec nos religieuses et de
nombreux
laïcs qui ont redécouvert la prière, dans la joie de l’Esprit-Saint,
soyons les
éducateurs de la prière.
Prière inséparable des sacrements.
« Les
évêques dit encore le Concile, par les sacrements, dont ils organisent,
par
leur autorité, la distribution régulière et féconde, sanctifient les
fidèles. »
(Lumen gentium, n. 26.) J’évoquerai seulement deux domaines également
importants. D’abord l’assemblée eucharistique dominicale. Comment un
peuple qui
se veut chrétien peut-il la négliger ? Les causes sont multiples, mais
du
moins, nous pasteurs, nous devons tout faire pour re-donner le sens au
jour du
Seigneur et de l’Eucharistie, et pour que nos liturgies, soigneusement
préparées, brillent par la participation active des fidèles et la
dignité de la
prière.
Vous comprenez aisément que je
souligne un
autre point capital de la pastorale sacramentelle : celui du sacrement
de
pénitence ou de réconciliation. La pratique fréquente de ce sacrement
témoigne
que nous croyons dans l’Église comme communion de sainteté et dans
l’action du
Christ pour construire cette communion. Tout le renouveau de l’Église
dépend de
la conversion personnelle qui est scellée dans une rencontre
personnelle avec
le Christ. Favoriser cela, c’est contribuer efficacement à tout le
renouveau
voulu par le Concile Vatican II et promu par les réformes
postconciliaires ; sinon
l’ensemble de la pastorale souffre d’un manque grave, et l’efficacité
de toute
l’activité de l’Église en est affectée. Notre communion avec l’Église universelle demande que l’on
respecte la discipline de toute l’Église telle qu’elle a été précisée
par la
Congrégation pour la Doctrine de la foi qui a souligné son lien avec le
précepte divin (16 juin 1972). Le dernier Synode, auquel plusieurs
d’entre vous
participaient, a bien mis en relief la nécessité absolue de la
pénitence : de
l’esprit de pénitence, du sens du péché et de la demande de pardon dans
le
sacrement de pénitence avec l’accusation personnelle de ses péchés au
prêtre.
Vous êtes conscients qu’en peu
d’années,
cette pratique multi-séculaire de l’Église a été négligée. Certes, on a
fait de
louables efforts pour mettre en lumière l’aspect communautaire de la
pénitence,
pour faire prendre conscience à l’ensemble des fidèles du besoin de
conversion
et les amener à célébrer ensemble la miséricorde de Dieu et la grâce de
la
réconciliation. Mais ce renouveau communautaire ne doit jamais faire
délaisser
la démarche personnelle du pénitent et l’absolution personnelle. C’est
le droit
de chaque pénitent, et on peut même dire que c’est le droit du Christ à
l’égard
de chaque homme qu’il a racheté, afin de pouvoir lui dire par son
ministre:
« Tes péchés te sont remis. » (Cf.
encyclique Redemptor hominis, n. 20.)
Chers frères dans l’épiscopat,
aidons les
prêtres à accorder une priorité à ce ministère, après l’Eucharistie,
mais avant
beaucoup d’autres activités moins importantes. Aidons-les à se
convaincre
qu’ils collaborent ainsi mer-veilleusement à l’œuvre du Rédempteur,
comme
dispensateurs de sa grâce. Si cette conviction est assurée, le problème
pratique pourra trouver des solutions, même avec des prêtres moins
nombreux. Si
jamais nos fidèles perdaient le sens du péché et de ce pardon
personnel, s’ils
ne trouvaient plus suffisamment de prêtres disponibles pour ce
ministère
essentiel, il manquerait une dimension capitale à l’authenticité de
leur vie
chrétienne. Et même l’approche de l’Eucharistie, qui semble restée
fréquente,
laisserait perplexe sur la conscience des exigences qu’entraîne, pour
les
membres du Corps du Christ, la communion avec Celui qui en est la tête
: le «
Christ qui invite au banquet eucharistique est toujours le Christ qui
exhorte à
la pénitence, qui répète: Convertissez-vous ». (Cf. Ibid.)
Je me suis permis d’insister
longuement
sur ce point, mais je sais que plusieurs d’entre vous, tout en gardant
le
bénéfice d’une préparation communautaire, ont déjà cherché au cours de
cette
année comment réagir à cette crise de
la demande personnelle du pardon.
J’évoquais le ministère des
prêtres. Je
sais combien vous êtes proches d’eux, comme des pères, et comment vous
les
encouragez dans cette période difficile où certains sont un peu
désemparés,
parce que leurs fidèles sont moins nombreux à pratiquer, que leur rôle
social
leur semble moins défini, et parce qu’un nouveau style de collaboration
nécessaire avec les laïcs n’est pas toujours facile à trouver. Dans
cette
période de mutation culturelle et d’adaptation postconciliaire, vos
prêtres,
comme dans la plupart des pays, ont surtout besoin d’être fortifiés
dans une
théologie bien équilibrée, et dans des orientations pastorales très
claires, en
conformité avec le nouveau droit canonique.
Tout naturellement, nous pensons à
la
relève. Et je rejoins là vos soucis. Le 23 septembre 1983, j’ai parlé
longuement des vocations avec plusieurs d’entre vous. Un nouvel espoir
apparaît
dans les séminaires de plusieurs de vos diocèses, mais il faut
résolument
poursuivre dans cette voie de l’appel et d’une solide formation
spirituelle et
théologique ; ce sont surtout les vocations à la vie religieuse qui se
font
rares. La pastorale des vocations exige une action auprès des familles
chrétiennes et auprès des jeunes, elle suppose toujours la prière
explicite à
cette intention. Oui, faisons beaucoup prier pour les vocations au
sacerdoce et
à la vie religieuse.
Nous sommes les rassembleurs de
l’ensemble
du Peuple de Dieu. C’est la mission des évêques et, avec eux, des
prêtres. Le
Concile précise : « Chaque fois que la communauté de l’autel se réalise
en
dépendance du ministère sacré de l’évêque, se manifeste le symbole de
cette
charité et de cette unité du corps mystique sans laquelle le salut
n’est pas
possible » (Lumen gentium, n. 26). Nous faisons converger vers le même
Seigneur
tous ces groupes de croyants ou d’apôtres chrétiens qui travaillent
chacun dans
leur milieu ou selon leur charisme. Et comme le Bon Pasteur, nous
devons,
autant que possible, faire en sorte que toutes les brebis suivent la
marche,
sans que certaines se sentent délaissées ou méprisées parce qu’elles
ont plus
de difficulté à comprendre le rythme des réformes. Nous sommes les
gardiens de
l’unité, les promoteurs de l’accueil fraternel, les éducateurs de la
tolérance
entre sensibilités diverses, les témoins de la miséricorde pour les
frères plus
sensibles au scandale et parfois non sans raison (cf. 1 Co 8, 12).
L’Église au Canada a fait un
merveilleux
effort pour aider les laïcs à prendre leurs pleines responsabilités de
baptisés, de confirmés. Oui, ne craignons pas, évêques et prêtres, de
leur
faire confiance ; il leur revient, avec certes une bonne formation, de
porter
au milieu du monde le témoignage qui, sans eux, manquerait à l’Église ;
ils
sont même capables d’aider les prêtres à renouveler leur zèle
sacerdotal. J’ai
souvent parlé durant ce voyage des services qu’ils peuvent de plus en
plus
assumer, hommes et femmes, au sein des communautés chrétiennes, dans le
respect
bien sûr de ce qui relève exclusivement des ministères ordonnés, et
surtout de
l’apostolat qui leur revient en propre, dans le domaine familial, dans
leur vie
de travail, dans les initiatives sociales, dans les tâches d’éducation,
dans
les responsabilités des affaires publiques. C’est aux laïcs et à leurs
associations qu’il revient de faire passer dans la vie de la société
les
principes de doctrine sociale que soulignent vos documents.
J’ai bien noté d’autres secteurs où
se développe
votre engagement pastoral, par exemple dans le domaine important de
l’œcuménisme, dont nous avons parlé au cours de ce voyage.
Sur un autre plan, l’Église dont
vous êtes
les pasteurs peut apporter une précieuse contribution à la vie
fraternelle dans
votre pays. Le Canada — j’en ai mieux pris conscience — comporte une
richesse
inouïe, non seulement de biens matériels, mais de traditions
culturelles et
linguistiques : les composantes francophone et anglophone prennent le
plus
grand relief, sans compter les Amérindiens et les Inuit, mais toutes
les
régions ont accueilli des groupes nombreux d’immigrants, qui adoptent
le Canada
comme leur pays. Dans ces conditions, il me semble que l’Église a la
mission de
favoriser l’accueil, l’estime, la reconnaissance réciproque, la
participation
de tous à la vie sociale, en aidant les uns et les autres à dépasser
les
chauvinismes ou les sentiments nationalistes exacerbés ; ceux-ci ne
sont pas à
confondre avec la fierté légitime de ses origines et de son patrimoine
culturel
ni avec la complémentarité bénéfique des diversités.
Mais votre responsabilité d’évêques
s’étend bien au-delà de votre pays. Le Concile a insisté sur ce point,
en
dégageant les conséquences de la doctrine sur la collégialité : « Comme
membres
du collège épiscopal et légitimes successeurs des apôtres, chacun des
évêques
est tenu, à l’égard de l’Église universelle, de par l’institution et le
précepte du Christ, à cette sollicitude qui est, pour l’Église
universelle, éminemment
profitable, même si elle ne s’exerce pas par un acte de juridiction. »
(Lumen
gentium, n. 23.)
Naturellement, l’intérêt ou
l’entraide
manifestés par une Église particulière envers une autre Église
particulière
doit toujours se faire dans cet esprit collégial, fraternel, qui
respecte
pleinement la responsabilité des évêques de l’autre pays et de leur
Conférence
épiscopale, en faisant confiance à la perception qu’ils ont des besoins
spirituels de leur peuple et des orientations à prendre dans leur
situation.
Dans tous les cas, il s’agit de
resserrer
les liens de la paix, de l’amour, de la solidarité, dans une ouverture
toujours
plus grande à l’Église universelle.
C’est déjà vivre cette solidarité
que de «
promouvoir et sauvegarder l’unité de la foi et de la discipline commune
de l’ensemble
de l’Église » (ibid.). Une Église particulière ne saurait chercher à
résoudre
ses problèmes en dehors de cette perspective.
Mais il faut aussi « former les
fidèles à
l’amour envers tout le corps mystique du Christ, surtout envers ses
membres pauvres,
souffrants, et envers ceux qui souffrent persécution pour la justice »
(ibid).
Cela rejoint l’un de vos soucis :
contribuer sans cesse à ouvrir les yeux, le cœur et les mains de vos
chrétiens
— dans l’ensemble assez favorisés par la nature et le progrès technique
— à
l’égard des pays moins favorisés, disons plutôt à l’égard des peuples
qui
manquent du minimum vital, du pain, des soins de la liberté. Bien des
formes
d’entraide sont possibles, respectueuses de ces partenaires du
tiers-monde ou
du « Sud », qui, d’ailleurs, nous aident, en retour, à rétablir la
hiérarchie
des valeurs. Vous préparez aussi vos compatriotes à participer au plan
international à la solution des problèmes de la paix, de la sécurité,
de
l’écologie, du développement.
Les besoins spirituels de nos
frères des
autres Églises doivent tenir une place primordiale dans notre charité
universelle. « Le soin d’annoncer l’Évangile sur toute la terre revient
au
corps des pasteurs… Ils doivent de toutes leurs forces contribuer à
fournir aux
missions et les ouvriers de la moisson et les secours spirituels et
matériels »
et spécialement se prêter « dans la communion universelle de la
charité, à
fournir un secours fraternel aux autres Églises, surtout les plus
proches et
les plus depourvues » (ibid., n. 23). Tout le monde sait que
l’engagement
missionnaire de tant de Canadiens, prêtres, religieux, religieuses,
laïcs, en
Amérique latine, en Afrique, en Asie, en plus du Grand Nord canadien, a
été
admirable. Ne laissons pas se tarir la source des vocations
missionnaires ! Ne
laissons pas se flétrir la conviction de l’urgence de la mission
universelle,
même si elle prend d’autres formes de solidarité.
Enfin, il est un domaine où la
solidarité
et le témoignage commun des évêques et de leurs Églises devraient se
manifester
bien davantage. Nous sommes sensibles à l’injustice, à la répartition
défectueuse des biens matériels. Le sommes-nous suffisamment aux
dommages
causés à l’esprit humain, à la conscience, aux convictions religieuses
? Cette
liberté fondamentale de pratique de sa foi est brimée tous les jours,
en de
vastes régions ; il s’agit d’une violation très grave, qui déshonore
l’humanité
et qui nous touche, nous croyants, au plus vif. À Lourdes, l’an
dernier, j’ai
voulu crier la détresse de nos frères persécutés, car il y a sur ce
point comme
une conspiration du silence qu’il faut rompre. Je vous demande, à vous,
mes
frères pasteurs, de le faire avec moi. Je vous demande d’y sensibiliser
vos
fidèles, de faire prier pour ces frères. Leur courage dans la foi aide
mystérieusement toute l’Église. Il stimule le réveil des chrétiens
endormis
dans une vie facile, jouissant de toutes les libertés et parfois trop
préoccupés de problèmes somme toute relatifs par rapport à cet
essentiel.
D’une façon générale, chers frères dans l’épiscopat, je vous remercie de tout ce que vous faites ou ferez pour participer, dans une collégialité affective et effective, à la mission de l’Église universelle, en communion avec le Successeur de Pierre — cum Petro et sub Petro — (cf. Ad gentes, n. 38), et en collaboration avec les organismes du Saint-Siège.
Oui, devant le Seigneur, vous
portez la
charge de vos Églises particulières, mais en chacune d’elles est
présente
l’Église universelle, car « le Christ y est présent par la vertu de qui
se
constitue l’Église une, sainte, catholique et apostolique » (Lumen gentium, n. 26).
Que le Christ, le Bon Pasteur, vous
accorde à chacun le courage pastoral nécessaire à votre sublime mission
! Que l’Esprit-Saint
vous donne la lumière et la force d’entraîner le peuple canadien sur
les
chemins du Dieu vivant, afin qu’il soit sanctifié pour sanctifier le
monde !
Que Dieu le Père vous maintienne dans l’espérance et dans la paix !
Je continuerai à porter dans ma
prière
toutes vos intentions pastorales, comme vous prierez pour moi. Nous les
confions au cœur maternel de Marie. Et que Dieu tout-puissant, Père,
Fils et
Saint-Esprit, vous bénisse !
Canadian
Conference of Catholic Bishops