au Comité législatif spécial chargé du projet de loi C-38
Si la Conférence des évêques catholiques du Canada intervient sans relâche dans le débat entourant la possible redéfinition du mariage dans notre pays, c’est évidemment —mais pas seulement— en raison de ses convictions de foi. Elle est aussi motivée par sa responsabilité citoyenne, qui l’engage à promouvoir et à défendre les droits et libertés fondamentales de tous et de chacun dans le respect de l’ordre naturel des choses.
Bien avant d’être une
institution religieuse, le mariage était une institution naturelle. La
reconnaissance culturelle, sociale, juridique et religieuse dont il jouit
par-delà les époques de l’Histoire humaine prouve bien qu’il constitue un bien
fondamental pour la société. Et sa définition historique traduit clairement le
service unique que rendent à la société les hommes et les femmes qui s’y
engagent.
Il n’est donc pas étonnant que, dans cette optique, le Parlement canadien ait confirmé son intention ferme de préserver l’union conjugale comme norme sociétale, le 8 juin 1999. Ce jour là, par un vote de 216—55, les députés ont adopté une motion qui stipulait :
« Que de l’avis de la Chambre, il est nécessaire, parallèlement au
débat public entourant les récentes décisions judiciaires, de confirmer que le
mariage est et doit demeurer exclusivement l’union d’un homme et d’une femme,
et que le Parlement prendra toutes les mesures voulues, dans les limites de sa
compétence, pour préserver au Canada cette définition du mariage. »
Dans la même veine, la
Conférence des évêques catholiques du Canada,
qui représente le leadership spirituel de quelque 13 millions de
catholiques canadiens, a maintes fois rappelé sa conviction qu’elle considère
comme une évidence : « Le mariage constitue une alliance d’amour pour la
vie entière entre un homme et une femme — une relation essentielle à la survie
de la société. Ses buts fondamentaux sont le bien du couple, la procréation et
l’éducation d’enfants. Le mariage, en tant que l’union d’un homme et d’une
femme, constitue une institution unique et irremplaçable qui, en conséquence,
mérite d’être protégée par le gouvernement et reconnue socialement »
(Lettre de Mgr Brendan M. O’Brien, président de la Conférence des évêques
catholiques du Canada, à l’Honorable Paul Martin, 15 février 2005).
L’Église catholique enseigne
que le mariage est à la fois une vocation et un sacrement, célébration de
l’engagement et du lien sacrés entre un homme et une femme qui se trouve au
cœur de la vie familiale, car il fonde et détermine la responsabilité d’éduquer
la quasi-totalité de chaque nouvelle génération de citoyens pour le bien commun
de la société.
Six ans ont donc passé depuis
ce jour où le Parlement canadien a officiellement déclaré son intention de
maintenir la définition hétérosexuelle du mariage. Aujourd’hui, sous prétexte
que les mentalités ont évolué, il faudrait, pour respecter les droits de la
minorité canadienne d’orientation homosexuelle, accorder le droit au
« mariage » aux personnes de même sexe. Pour défendre ce point
de vue, on s’appuie sur la Charte canadienne des droits et libertés, sur les
jugements rendus dans sept provinces et un territoire, et sur la récente
opinion de la Cour suprême du Canada dans le Renvoi sur le mariage (9 décembre
2004).
Qu’il nous soit permis de
questionner l’interprétation donnée à la Charte et de rappeler un principe
fondamental qui doit présider à l’élaboration des lois pour qu’elles soient
justes et méritent ainsi l’appui et le respect des citoyennes et citoyens.
Les lois sont établies pour
faire respecter l’ordre social. Or, un ordre social n’est valable que s’il
respecte l’ordre inscrit dans la nature elle-même. À partir du moment où des
lois contredisent cet ordre naturel, elles deviennent injustes. Elles risquent
alors de provoquer divisions et dissensions, et d’engendrer plutôt un désordre
social.
La Charte canadienne des
droits et libertés affirme dans son préambule que « le Canada est fondé
sur des principes qui reconnaissent la suprématie de Dieu et la primauté du
droit ».
Le droit dont parle la Charte
est un droit supérieur. Il précise ce qui est dû à l’être humain et protège ses
droits humains fondamentaux. Il ne découle pas de la volonté des personnes, des
juges ou des gouvernements. Il trouve sa source dans la nature de l’être
humain. C’est pourquoi on parle de droit naturel —un droit aux composantes plus
universelles et immuables que les réalités sociales et culturelles, appelées à
changer avec le temps. Le droit au mariage —reconnu à l’homme et à la femme par
la Déclaration universelle des droits de l’homme (art. 16) — se fonde sur le
droit naturel et n’évolue pas avec les mentalités.
Les États ont la
responsabilité de légiférer pour favoriser l’exercice des droits naturels de
leurs citoyens; les lois et règlements ainsi établis forment le droit positif.
Or, l’évolution du droit positif doit être considéré comme progrès de
civilisation dans la mesure où il se conforme toujours davantage au droit
naturel. De même, une saine
interprétation de la Charte exige cette référence au droit naturel — ce qu’a
omis de faire la Cour suprême du Canada dans sa décision dans le Renvoi sur le
mariage.
Il est clair que « la
primauté du droit que la Charte rattache dans son préambule à la suprématie de
Dieu est la primauté du droit naturel sur le droit positif. Le célèbre
théoricien au principe de notre conception occidentale du droit, le philosophe
et juriste Cicéron, dit clairement : “L’origine première du droit est
œuvre de nature”. Quand cette primauté du droit naturel est rejetée, nous avons
généralement affaire à un régime arbitraire et souvent totalitaire »
(Gérard Lévesque, Une erreur flagrante, document manuscrit privé).
Le changement proposé par le
projet de loi C-38 touche l’institution la plus fondamentale et certaines des
valeurs premières de la société : le mariage et la famille, réalités présentes dans l’Histoire humaine
avant toute forme d’État et de loi. S’il est adopté, il les dénaturera et
poursuivra l’érosion du mariage et de la famille.
Les promoteurs du
« mariage » entre partenaires de même sexe ont réussi à faire exclure
du débat actuel toute la question de la procréation. Selon eux, la seule
exigence à rencontrer pour avoir accès à l’institution du mariage serait
désormais l’amour entre deux personnes.
Or, selon sa définition historique — reflet de la réalité objective— le
mariage est aussi une affaire de survie de l’humanité.
C’est pourquoi, au-delà du
bien des époux et de l’épanouissement de leur amour, la mariage a pour but la
procréation et l’éducation d’enfants. Retirer l’un de ces deux éléments
essentiels de sa définition revient à créer une autre réalité qui n’est
définitivement plus un mariage. En effet, la complémentarité anatomique qui
permet d’engendrer de nouvelles vies est un élément fondamental de la réalité
appelée mariage . Sans parler de la complémentarité
psychoaffective, de la mutualité naturelle entre l’homme et la femme.
Le psychanaliste français
Tony Anatrella, une autorité en matière de couple et de famille, abordait la
question de l’écologie du lien procréateur dans une entrevue accordée à
l’Agence de presse Zenit, le 13 mai 2004 : « Des réalités aussi
objectives que les aspects biologiques, corporels et anthropologiques qui
caractérisent la base du mariage sont absentes des « unions »
homosexuelles pour fonder raisonnablement le mariage. Ces relations ne sont pas
de l’ordre de la conjugalité et sont, par définition, infécondes. Elles ne
représentent pas l’avenir de la société comme le couple fondé entre un homme et
une femme.
« Le mariage repose sur
l’association de deux identités sexuelles et non pas sur une tendance partielle
et témoigne du sens de l’engagement du couple formé par un homme et une femme
dans la société et de la volonté de la société d’accorder des droits
privilégiés à ceux qui s’engagent ainsi dans un lien juridique. Le mariage
assure également le renouvellement des générations, la lisibilité de la
filiation et de la parenté, et apporte de la sécurité aussi bien aux adultes
qu’aux enfants issus de leur communion sexuelle. »
Il n’y a rien de
discriminatoire à nommer et à traiter différemment deux réalités aussi fondamentalement
différentes l’une de l’autre : (1) l’union hétérosexuelle, qui a le
potentiel de transmettre la vie et (2) les autres formes d’unions qui n’ont pas
ce potentiel.
Discrimination à l’égard des
couples hétérosexuels
Vouloir identifier d’un même
mot ces réalités fondamentalement différentes est non seulement contraire au
sens commun, mais à la justice. Il serait en effet injuste et discriminatoire à
l’égard des hommes et des femmes qui s’engagent dans le mariage, avec un projet
de durée et de procréation, de ne pas maintenir leur statut particulier et de
ne pas les soutenir de façon privilégiée.
Une spécialiste de la
question s’interroge ainsi sur la nécessité de préserver le mariage comme
institution hétérosexuelle : « Quel impact aura le mariage entre
personnes de même sexe sur l’institution sociale du mariage? La compréhension
historique et interculturelle du mariage, en tant qu’union d’un homme et d’une
femme, s’enracine-t-elle uniquement dans l’animosité et la discrimination? Ou
bien existe-t-il réellement un profond besoin humain pour une institution
sociale qui s’adresse spécifiquement aux gens dont l’attirance et les relations
sexuelles produisent de nouvelles vies? Les enfants ont besoin de mères et de
pères, et toutes les sociétés trouvent le moyen de leur assurer ce grand bien
par le mariage. Au Canada, le mariage entre personnes de même sexe concerne
maintenant une autre réalité : les priorités et les besoins de certains
adultes » (Maggie Gallagher, présidente, Institute for Marriage and Public
Policy, « Responses to the
Supreme Court Opinion on the Reference Questions », Institute for the
Study of Marriage, Law and Culture, trad. de la CECC).
Dans ce contexte, l’idée
d’accorder aux personnes de même sexe le droit au mariage sous prétexte de
protéger le droit d’une minorité prend une tout autre couleur. Faut-il le
rappeler? Une minorité n’a pas de droits précis pour la simple raison qu’elle
est une minorité. Ce sont les personnes qui font partie de cette minorité qui
ont des droits, et ces droits sont soit absolus, soit conditionnels.
Citons comme exemple de droit
absolu, le droit à la vie. Et comme exemple de droit conditionnel, celui de
pratiquer la médecine à condition d’avoir obtenu un diplôme en médecine. Le
droit au mariage est aussi un droit conditionnel : il est réservé aux
personnes qui remplissent les conditions naturellement requises et rattachées à
ce droit; or, la complémentarité sexuelle est une condition inhérente au
mariage.
Les partenaires de même sexe
n’ont donc pas droit à ce droit. Mais cela ne contredit pas la nécessité de
protéger leurs véritables droits humains, ce que le Canada fait déjà très bien
en appliquant aux partenaires de même sexe une variété de chartes et de lois
qui leur assurent de nombreux bénéfices sociaux et patrimoniaux. S’il reste
effectivement à opérer une transformation de certaines mentalités face aux
personnes homosexuelles pour éliminer toute discrimination injuste à leur
égard, cet effort ne peut pas passer par la redéfinition d’une institution
sociale qui est hétérosexuelle dans son essence.
En incluant les unions entre
partenaires de même sexe dans la définition du mariage, le gouvernement ne
reconnaîtrait plus aucune utilité publique ou sociale particulière au mariage
civil hétérosexuel. Puisque le contrat de mariage ne ferait pas de différence
entre une union hétérosexuelle et une union homosexuelle, le message serait
clair : ces « mariages » ont la même valeur. Ils sont
équivalents. Pourquoi les jeunes adultes hétérosexuels choisiraient-ils alors
de se marier et d’assumer des responsabilités collectives si l’État dévalue à
ce point leur engagement et ne leur offre aucun avantage spécial pour marquer
leur apport essentiel à la survie de la société?
L’expérience des pays
scandinaves, qui accordent depuis 10 ans aux partenaires de même sexe des
droits équivalents à ceux du mariage, devrait provoquer chez nous une réflexion
sérieuse sur l’impact d’une telle décision. On a assisté là-bas à une baisse
importante du nombre de mariages et à une hausse correspondante du nombre
d’enfants nés hors mariage.
Or, l’Enquête
longitudinale nationale sur les enfants et les jeunes (1999), menée par
Statistique Canada et Développement des ressources humaines Canada, démontre
clairement que le mariage est le type d’union le plus stable et donc le plus
profitable aux enfants. Seulement 13% des enfants nés de parents mariés n’ayant
pas vécu ensemble avant le mariage voient leurs parents se séparer, alors que
63% des enfants issus d’unions libres vivent l’éclatement de leur famille.
Quant aux enfants nés de parents mariés ayant d’abord cohabité, 25% d’entre eux
vivent ce drame.
On connaît les énormes coûts
sociaux du divorce, dont on n’avait pas prévu l’impact (instabilité affective,
dépression, pauvreté, décrochage scolaire, délinquance, suicide, etc.) au
moment de sa légalisation. L’aventure inédite du « mariage » homosexuel
risque d’entraîner elle aussi des surprises désagréables. Il est étonnant que
le gouvernement s’apprête à créer de nouvelles situations défavorables au
bien-être des enfants. Étonnant aussi qu’on passe tant de temps à s’interroger
sur le caractère discriminatoire du mariage et si peu sur les droits des
enfants.
En tant que citoyens à part
entière, les enfants canadiens ont eux aussi des droits et des besoins. Après
être généralement venus au monde grâce à la communion d’amour toute
particulière d’un homme et d’une femme, ils ont le droit fondamental de
connaître leurs parents biologiques et d’être éduqués par eux. On sait trop
bien les difficultés souvent extrêmes que traversent les enfants adoptés ou
ceux de familles éclatées.
« Dans les sociétés, au fil
des millénaires, le mariage a institutionnalisé et symbolisé la relation
fondamentalement procréatrice entre un homme et une femme, rappelle l’avocate
Margaret Somerville, professeure à l’Université McGill. Il a établi la norme
sociale suivant laquelle l’homme et la femme qui s’engagent dans le mariage
acceptent la responsabilité partagée de protéger et d’élever les enfants qui
naîtront de leur union. Le corollaire de ces obligations adultes est le droit
de l’enfant de connaître ses parents biologiques et d’être élevé par eux, à
moins que le meilleur intérêt de l’enfant puisse justifier une exception. Le
mariage entre personnes de même sexe modifierait radicalement cette
norme » (« What About the Children? », in Divorcing
Marriage : Unveiling the Dangers
in Canada’s New Social Experiment, dirigé par Daniel Cere et Douglas
Farrow, Montréal et Kingston :
McGill-Queen’s University Press, ©2004, p. 63-64, trad. de la CECC).
Les recherches en psychologie
et en sciences sociales ne font en effet que confirmer ce que perçoit le simple
bon sens : les enfants fonctionnent mieux quand ils grandissent en
compagnie de leur père et de leur mère, qui jouent auprès d’eux des rôles
différents et complémentaires. Cette complémentarité et cette interaction
éducatives sont cruciales dans le processus de croissance de l’enfant et dans
la structuration de sa personnalité —en dépendent son développement affectif,
son estime et sa confiance en lui.
« Un enfant a besoin
d’un homme et d’une femme pour se structurer affectivement, confirme le
psychanaliste Tony Anatrella. Il n’est pas juste de prétendre qu’il suffit
qu’il se sente aimé pour s’épanouir : encore faut-il savoir dans quelle
structure relationnelle un enfant doit être placé pour se développer. (…) Il a
besoin de la double figure de l’homme et de la femme, du père et de la mère,
pour se développer de façon cohérente » (Agence de nouvelles Zenit, 13
mai 2004).
L’adoption du projet de loi
C-38 viendrait créer deux catégories d’enfants : ceux qui auraient droit à une
éducation assurée par leurs deux parents biologiques et ceux qui se verraient
priver volontairement de ce droit. Une telle discrimination n’est ni juste ni
souhaitable. En fait, résume Paul Nathanson, chercheur à la Faculté des études
religieuses de l’Université McGill, cette loi « accorderait l’appui
officiel de l’État à une vision du monde au sein de laquelle les droits des
adultes ont priorité sur les besoins des enfants, et les droits des individus
priorité sur les besoins de la société » (« Responses to the Supreme
Court Opinion on the Reference Questions », Institute for the Study of
Marriage, Law and Culture, trad. de la CECC).
Droits individuels ou bien
commun?
En redéfinissant le mariage,
le gouvernement irait à l’encontre de l’intérêt public tel qu’on l’a reconnu au
fil des siècles, soit l’intégration des sexes dans une cellule sociale idéale
dans laquelle naissent et sont élevés des enfants, non seulement pour le
bénéfice des enfants, mais pour celui de la société dans son ensemble. Le
projet de loi C-38 fait fi de cet intérêt ancestral et le remplace par un
intérêt fondé uniquement sur des relations personnelles intimes. Une fois ce
type d’intérêt reconnu par l’État, il est clair que le mariage en tant
qu’institution sociale devient vide de sens, puisque toutes les formes
d’alliance entre adultes consentants pourront dorénavant être traitées sur un
pied d’égalité.
Nous continuons donc à
affirmer que la relation conjugale entre un homme et une femme constitue un
bien irremplaçable pour le couple et la société, de façon évidente à l’égard de
leur amour mutuel, tout comme pour la procréation d’enfants. Le mariage procure
un environnement stable et positif aux enfants et conséquemment aux générations
futures. Le droit au mariage dépasse largement les droits de deux individus; il
est ordonné au bien commun.
L’État doit se garder la
possibilité de privilégier, de protéger et d’encourager le type de relations
qui lui sont le plus favorables : les relations conjugales entre un homme
et une femme —unions dont le potentiel procréateur engendre de nouveaux
citoyens et assure ainsi notre avenir collectif. Cette nécessaire reconnaissance sociale s’inscrit dans la
recherche du bien commun et ne porte pas atteinte à la dignité des partenaires
de même sexe. En effet, la dignité et l’égalité des personnes ne dépendent en
rien de leur race, de leur religion, de leur sexe, de leur orientation sexuelle
ou de leur état civil. Elles se fondent sur le simple fait qu’elles sont
humaines.
Libertés de religion, de
conscience et d’expression
Le projet de loi C-38
(article 3) prétend par ailleurs protéger la liberté religieuse. Il affirme en
effet qu’ « il est entendu que les autorités religieuses sont
libres de refuser de procéder à des mariages non conformes à leurs convictions
religieuses ».
En établissant une différence
entre mariage civil et mariage religieux, on fausse la réalité. Il n’existe
pas, en effet, deux institutions parallèles, toutes deux appelées
« mariage ». Il existe plutôt, pour ainsi dire, deux portes
différentes qui donnent accès à une seule et même institution ancrée dans la
nature humaine : la porte civile pour les couples qui choisissent de se
marier à l’Hôtel de ville et la porte religieuse pour les couples qui préfèrent
se marier à l’église, à la synagogue, à la mosquée ou au temple. Dans les deux
cas, on parle d’une alliance d’amour volontaire, légitime, fidèle et exclusive
entre un homme et une femme —une alliance qui a le potentiel naturel
d’engendrer de nouvelles vies.
D’autre part, nous nous
interrogeons sur l’autorité effective du gouvernement fédéral relativement à la
protection de la liberté religieuse des personnes appelées à célébrer des
mariages, puisque la question de la célébration relève de la compétence des
provinces. Qu’entend faire le gouvernement fédéral pour protéger pleinement la
liberté de religion, la liberté de conscience et la liberté d’expression de
tous les Canadiens et de toutes les Canadiennes? Comment prévoit-il s’assurer
1. que les Canadiens
et Canadiennes ne soient pas contraints d’agir contrairement à leur conscience
et à leurs croyances religieuses?
2. que les leaders et
les membres de groupes confessionnels puissent en toute liberté, partout au
Canada, enseigner et prêcher sur le mariage, de même que sur l’homosexualité,
conformément à leur conscience et leurs croyances religieuses?
3. qu’en plus des
lieux sacrés, toutes les installations appartenant ou étant louées par un
organisme rattaché à un groupe confessionnel soient protégées contre toute
utilisation obligatoire pour des cérémonies du mariage qui sont incompatibles
avec les convictions religieuses de ce groupe confessionnel?
4.
que tous les officiers, tant civils que religieux, qui président des mariages dans chaque province ou
territoire du Canada soient protégés contre l’obligation d’officier lorsqu’il
s’agit de conditions inconciliables avec leur conscience et de leurs
convictions religieuses ?
5. que les groupes
confessionnels qui n’acceptent pas la redéfinition proposée du mariage soient
protégés contre toute forme de pénalité par rapport à leur statut d’organisme
de bienfaisance?
Il ne faudrait pas oublier
que la liberté religieuse ne se limite pas à la liberté de célébrer ou non des
mariages entre partenaires de même sexe. La liberté de religion, qui est
intrinsèquement liée à la liberté de conscience et à la liberté d’expression,
ne concerne pas seulement les autorités religieuses, mais l’ensemble des
citoyens. Et ces libertés doivent pouvoir s’exprimer publiquement dans leur vie
de tous les jours.
Des questions graves se
posent à l’heure actuelle :
1.
Qu’arrivera-t-il aux fonctionnaires qui refuseront de présider à un
« mariage gai »?
2.
Qu’arrivera-t-il aux prédicateurs qui transmettront l’enseignement de
leur religion sur le mariage et l’homosexualité, si cet enseignement diffère de
la nouvelle norme sociale?
3.
Qu’arrivera-t-il aux politiciens qui présenteront des projets de loi
visant à reconnaître l’apport unique des couples hétérosexuels à la société et
à les soutenir dans leur rôle de procréateurs?
4.
Qu’arrivera-t-il aux professeurs qui ne pourront pas en conscience
présenter le « mariage » entre personnes de même sexe à leurs élèves
comme l’équivalent du mariage naturel?
5.
Qu’arrivera-t-il aux parents qui s’opposeront à ce que l’école propose à
leurs enfants une vision du mariage contraire à la leur?
6.
Qu’arrivera-t-il aux auteurs et aux éditeurs qui écriront et publieront
des ouvrages présentant une vision du mariage inspirée de leurs convictions
morales et contraires à la nouvelle norme sociale?
Faudra-t-il se résoudre au
fait que les personnes qui croient à la définition historique du mariage soient
désormais victimes de discrimination? Faut-il prévoir des poursuites longues et
coûteuses devant les tribunaux pour défendre la liberté d’enseigner, de prêcher
et d’éduquer en accord avec notre foi et notre conscience?
Les auteurs de la Charte
canadienne des droits et libertés ne prévoyaient certainement pas une telle confrontation entre les différentes
libertés fondamentales des citoyennes et citoyens du Canada. Ils n’entendaient
pas voir la Charte permettre une ré-ingénierie aussi radicale de nos
institutions sociales les plus fondamentales. On peut donc raisonnablement
penser que c’est l’interprétation donnée à la Charte qui est faussée.
Risque d’une rupture
irrévocable
Parce que la relation de
l’homme et de la femme engagés dans le mariage est la base la plus solide de la
famille et parce que la famille est la cellule vitale de la société, nous
courons de grands risques en jouant avec la définition du mariage et de la
famille.
Le projet de loi C-38
constitue un rejet pur et simple de la signification conjugale du mariage, un
phénomène qui s’est accentué au cours des deux dernières générations,
provoquant petit à petit l’érosion de l’institution matrimoniale.
« L’évolution des
principaux indicateurs sociaux relatifs au mariage reflète le schéma de cette
érosion : taux de divorce plus élevés, taux de cohabitation à la hausse,
taux plus élevés d’enfants nés hors mariage, taux de mariages réduits, taux des
naissances à la baisse, déclin de la satisfaction conjugale et déclin du
bien-être des enfants. La loi et les politiques publiques ont contribué à
éloigner le mariage de ses objectifs conjugaux caractéristiques orientés vers
la complémentarité sexuelle, l’ouverture à la fécondité, le soin des enfants et
la création de liens entre les enfants et leurs pères et mères (…)
« L’actuel projet visant
à arracher au mariage sa signification conjugale s’inscrit parfaitement dans la
foulée de ces tendances. Inspiré par un enthousiasme moral et idéologique, il
fait fi de ses coûts humains réels et laisse sans réponse beaucoup trop de
questions. Comment se portera la société canadienne lorsqu’elle ne pourra plus
offrir aucune reconnaissance légale ou politique spéciale à une forme de vie
aussi fondamentale à l’expérience humaine, et même à la procréation humaine? La
transformation du mariage en un régime de relations personnelles intimes
continuera-t-elle à éroder sa signification sociale parmi les générations
futures? Le mariage continuera-t-il à perdre de son importance comme centre de
gravité pour les femmes et les hommes désireux de vivre une vie stable ensemble?
Ces hommes et ces femmes obtiendront-ils le soutien social et culturel dont ils
ont besoin pour mettre au monde des enfants et pour élever une famille? La
reconstitution du mariage ratifiera-t-elle une révolution de la procréation qui
éliminera tout engagement public à maintenir les relations entre les enfants et
leurs parents naturels? Provoquera-t-elle de nouveaux développements qui
ouvriront la porte à d’autres dérégulations du mariage, de la maternité et de
la paternité? » (Daniel Cere, « Conclusion », in Divorcing
Marriage, p. 176, trad. de la
CECC).
Tant de questions
devraient suffire à freiner
l’empressement gouvernemental à aller de l’avant avec l’expérience sociétale
radicale du « mariage » entre partenaires de même sexe. Les
institutions fondamentales d’une société ne possèdent pas une flexibilité
infinie. Vient un temps où, face à des bouleversements radicaux, s’opère une
rupture. Nous avons atteint un seuil critique dans notre évolution sociale et
culturelle par rapport au mariage et il faut réfléchir très sérieusement avant
de le franchir.
La redéfinition proposée ne
favorise pas l’évolution du mariage, mais rompt irrévocablement autant avec l’Histoire humaine qu’avec le
sens et la nature même du mariage. L’adoption du projet de loi C-38
entraînerait des dommages irréparables au tissu fondamental de la coexistence
humaine —la famille fondée sur le mariage— et une blessure profonde à la
société.
On ne peut pas réduire
la famille à une expérience affective privée, ni confondre les droits
individuels avec ceux du noyau familial fondé sur le mariage entre un homme et
une femme. Deux graves préjudices en découleraient pour la société canadienne : l’intérêt public, qui consiste
à protéger et à promouvoir l’institution du mariage à l’avantage de l’État,
serait éliminé, et l’État imposerait une « orthodoxie » contraire à
la liberté de conscience et de religion.
Comment l’autorité légitime
de notre pays peut-elle, en tant que défenseur du bien commun, songer sérieusement à redéfinir une
institution humaine aussi fondamentale et aussi vitale pour la stabilité des
familles et l’avenir de la société? Comment peut-elle vouloir imposer à la
société canadienne une norme contraire à la loi naturelle?
Nous demandons au
gouvernement d’abandonner son projet de redéfinition du mariage et de s’engager
plutôt dans la promotion d’une culture qui encourage et privilégie le mariage
comme l’authentique institution normative de la société.
« L’idée selon laquelle
une société peut durer sans soutien public pour les liens hétérosexuels cloche.
Toutes les sociétés ont maintenu les mécanismes culturels nécessaires pour
assurer ce soutien (…). La culture du mariage doit encourager au moins
cinq réalités: (a) la création de liens affectifs entre hommes et femmes pour
assurer leur coopération au bien commun; (b) la naissance et l’éducation
d’enfants, pour permettre au moins la perpétuation de la société; (c) la
création de liens affectifs entre hommes et enfants, afin que les hommes
deviennent des participants actifs dans la vie familiale; (d) une certaine
forme d’identité masculine saine (…) et (e) la métamorphose des adolescents en
adultes sexuellement responsables —soit de jeunes hommes et de jeunes femmes
qui sont prêts pour le mariage et prêts à entreprendre un nouveau cycle »
(Katherine Young et Paul Nathanson, « The Future of an Experiment »,
in Divorcing Marriage, p. 47-48, trad. de la CECC).
Conférence des évêques
catholiques du Canada
Ottawa, 18 mai 2005