de
la Conférence des évêques catholiques du Canada
au
dialogue sur la politique étrangère
« Vois, je te propose aujourd’hui le choix
entre vie et bonheur, mort et malheur …Choisis donc la vie, afin que tu
vives » ! (Dt 30,
15-19)
1.
Les choix que
nous faisons tous les jours reflètent notre engagement à réaliser la vision du
monde que nous souhaitons voir prendre forme pour nos enfants et pour les
communautés qui nous sont proches. Combien plus encore les choix faits par les
leaders politiques – responsables de la direction politique de sociétés entières
et à qui nous demandons de prendre des décisions pour toutes et tous – sont-ils
porteurs de bien ou de mal, de vie ou de mort ! Nous devons prendre de plus en
plus conscience du fait que nos choix personnels et de société affectent les
possibilités de vie d’autres familles et de communautés complètes partout sur la
planète, aujourd’hui et pour les générations à venir. Oui vraiment, les intérêts
de la politique étrangère du Canada sont le mieux servis lorsque nous permettons
à la vie et au bien de guider les solutions globales à proposer pour répondre
aux problèmes globaux que notre pays a en commun avec le reste du
monde.
2.
Dans ce contexte
de responsabilité mondiale mutuelle, les évêques canadiens désirent féliciter le
ministre des Affaires étrangères du Canada, monsieur Bill Graham, d’avoir lancé
un Dialogue sur la politique étrangère. Quelle contribution les évêques
canadiens peuvent-ils offrir à cet exercice? En plus de brèves réflexions sur
les piliers de la politique étrangère canadienne, qui nous donneront l’occasion
de mentionner des domaines spécifiques qui nous préoccupent, nous pouvons
apporter au débat une vision de la vie et du bien découlant des trois pierres
d’assise morales de l’enseignement social de l’Église : la dignité humaine,
la solidarité et la subsidiarité. Les politiques étrangères doivent être
analysées à la lumière des principes de justice sociale; nous référons par là au
« respect de l’option préférentielle pour les pauvres à qui on doit
permettre de prendre leur place [dans une économie globalisée], et aux exigences
du bien commun international »[i].
3.
Comme le souligne
le document d’appui au dialogue présenté par le ministre des Affaires
étrangères, depuis la publication en 1995 de Le Canada dans le monde, les trois
piliers de la politique étrangère du Canada étaient : la protection de
notre sécurité dans un cadre mondial stable, la promotion de la prospérité et de
l’emploi, et la promotion des valeurs et de la culture que chérissent les
Canadiennes et les Canadiens. Une brève réflexion sur chacun de ces piliers
éclairera notre pensée sur le thème plus général d’une politique étrangère en
vue d’apporter vie et bien à toutes et à tous.
La
protection de notre sécurité
4.
Pouvons-nous nous
sentir en sécurité dans un monde où il y a 34 145 armes atomiques? Bien que le
Canada condamne toute volonté des pays non alliés à se doter d’armes nucléaires,
il persiste à considérer ces mêmes armes comme des éléments utiles – et même
nécessaires – de la défense du Canada et de ses alliés (OTAN)[ii].
Les évêques du Canada par le passé non seulement se sont opposés aux essais
nucléaires, mais ont également insisté pour que le Canada « prenne un
nouvel engagement envers ce que nous considérons être un des défis spirituels
les plus profonds de notre époque – le défi de débarrasser le monde des plans et
des moyens conduisant à l’annihilation nucléaire »[iii].
Le Canada devrait accroître ses efforts pour l’élimination de toutes les armes
nucléaires.
5.
Il y avait dans
la politique étrangère du Canada le souci positif d’élargir la notion de
sécurité au-delà du concept traditionnel de sécurité se rapportant à des
préoccupations certes importantes tels le désarmement nucléaire, le contrôle des
armes légères et même récemment les craintes renouvelées de terrorisme, pour
l’amener à englober « la sécurité humaine »[iv].
Une telle approche reconnaît qu’en plus de la vie et de la sécurité des
personnes, on doit protéger les droits civils, économiques, religieux et
culturels si la sécurité doit acquérir son sens plénier. Une telle notion de
sécurité humaine trouve bien sa place dans le principe de la dignité humaine,
qui est commune à tout être humain sans exception, puisque toute personne a été
créée à l’image et à la ressemblance de Dieu[v].
6.
Nous devons
toujours encourager les décideurs politiques du Canada à considérer les
préoccupations de sécurité dans la perspective de “la sécurité humaine” dans son
sens le plus large. Une telle vision du rôle du Canada dans le monde comporte
des implications profondes. Elle peut influer sur notre capacité limitée de
dépense à des fins de défense et la tourner vers les priorités de maintien de la
paix et de construction de la paix, de manière à s’assurer que les forces
canadiennes de maintien de la paix ont la formation et les outils requis pour
accomplir leur mandat. Le gouvernement du Canada doit manifester son leadership
dans la promotion d’une « paix juste » dans les terribles situations
de conflits (tel qu’au Congo) pour que l’attention de la communauté
internationale et des médias de masse soit davantage éveillée. Cela veut aussi
dire que le Canada doit établir des principes et des critères pour guider nos
compagnies privées travaillant en situation de conflit international, afin
d’assurer qu’elles respectent les droits humains des populations locales et que
les revenus que les gouvernements nationaux tirent de ces opérations ne servent
pas à la poursuite de conflits militaires[vi].
7.
En dernier lieu,
et bien qu’on pourrait élaborer plus longuement sur ce sujet, nous devons
mentionner les interventions soutenues des évêques canadiens au cours de l’année
écoulée, souvent avec des partenaires oecuméniques, en opposition à la guerre en
Iraq. Dans la déclaration la plus récente de leur Conseil permanent, les évêques
ont salué les efforts du gouvernement canadien pour ne pas s’impliquer dans le
conflit et ont appuyé le premier ministre dans chacun de ses gestes en faveur de
la solidarité internationale et d’une paix durable[vii].
La promotion de la prospérité et de
l’emploi
8.
Ce serait une
contradiction dans les termes de penser que les Canadiennes et les Canadiens
puissent “prospérer” alors que 2,8 millions de personnes vivent avec un revenu
de moins de 2 $ par jour. « Le fait même que l’humanité, appelée à former
une unique famille, soit encore cassée en deux de façon tragique par la pauvreté
… révèle l’urgent besoin de reconsidérer
les modèles qui inspirent les politiques de développement »[viii].
Nous devons prendre conscience que ce qui est bon pour le reste du monde,
spécialement pour le Sud, est également bon pour le Canada. Un point de départ
important d’une telle reconsidération serait de reconnaître que les politiques
économiques néolibérales, qui privilégient la croissance économique axée sur la
consommation sans cesse croissante d’un petit nombre, ne peuvent pas conduire à
la prospérité économique pour toutes et tous.
9.
Ce serait
également une contradiction de penser que les êtres humains puissent “prospérer”
alors que 25 % des quelque 4 630 espèces de mammifères du monde, 11 % des 9 675
espèces d’oiseaux, 20 % des espèces de reptiles, 25 % des espèces d’amphibiens
et 34 % de toutes les espèces de poisson sont en grand danger d’extinction
totale[ix].
C’est pourtant là la réalité désolante de notre monde écologiquement et
économiquement divisé. Le principe de solidarité, décrit de façon magnifique par
le pape Jean-Paul II comme n’étant un sentiment de compassion vague ou
d’attendrissement superficiel pour les maux subis par tant de personnes (mais) …
la détermination ferme et persévérante de travailler pour le bien
commun »[x],
doit guider notre volonté de reconsidérer ce qu’est une authentique prospérité
pour toutes les personnes, les autres espèces et la Terre[xi].
10.
Une
reconsidération aussi fondamentale de la prospérité, fondée sur un engagement
nouveau pour la solidarité, alignera précisément les priorités de la politique
étrangère du Canada sur la réalisation des objectifs de développement du
millénaire pour 2015[xii].
Cela implique que l’aide au développement outre-mer du Canada augmente de plus
que le 8 %, bienvenu mais inadéquat, annoncé dans le récent budget fédéral. Cela
exigera aussi de modifier les priorités de cette aide, de renforcer l’appui aux
ONG et aux gouvernements qui se concentrent sur la réduction de la pauvreté et
sur la durabilité écologique, de même qu’un engagement plus prononcé à faire
face au fléau de la pandémie VIH/SIDA[xiii].
De plus, le Canada devrait renouveler son leadership pour l’annulation du
fardeau de la dette des pays du Sud global. Les Églises canadiennes ont depuis
longtemps fait de l’annulation des dettes un objet de leurs préoccupations.
L’action pour remettre les dettes est une condition sine qua non du développement juste,
encore plus pour atteindre les objectifs de développement du millénaire.
Malheureusement le document de réflexion, publié pour appuyer le réexamen de la politique étrangère, ne mentionne
même pas cet enjeu[xiv].
11.
Amartya Sen,
lauréat du prix Nobel, affirme que « la mondialisation des marchés
constitue en elle-même une approche
très inadéquate à la prospérité du monde »[xv].
Ainsi, bien que les négociations sur le commerce international puissent
permettre au marché de jouer son rôle spécifique, la libéralisation du commerce
ne doit pas compromettre l’intégrité des services financés publiquement (tels
l’approvisionnement en eau, la santé et l’éducation), ni bloquer l’accès aux
biens publics (par exemple, les médicaments pour la survie ou les biens
culturels), ni menacer la sécurité alimentaire[xvi].
Nous avons pris connaissance de l’évaluation des évêques du Mexique selon
laquelle « les résultats de cet accord (l’ALENA, en force depuis 1994)
furent bénéfiques pour certaines régions et certains cultivateurs dans le pays,
mais la majorité des agriculteurs, des petits paysans et des agriculteurs
autochtones ont vu leurs revenus et la qualité de leur vie décliner
sévèrement »[xvii].
Quant à nous, nous avons déjà exprimé nos préoccupations que le mécanisme de
l’ALENA relatif à l’État investisseur et son intégration dans le projet de Zone
de libre échange des Amériques (ZLEA) ne menacent la capacité des États
souverains à adopter des lois de protection de l’environnement[xviii].
C’est pour cette raison que nous nous réjouissions de voir un comité
parlementaire recommander que « les clauses semblables à celle de l’ALENA
portant sur l’État investisseur soient exclues de l’accord sur la ZLEA »[xix].
Pour assurer la cohérence des initiatives du Canada en matières étrangères, les
politiques sur le commerce international doivent aussi contribuer à la
prospérité globale, définie de façon à atteindre les objectifs de développement
du millénaire par davantage d’actions de solidarité.
La
promotion des valeurs et de la culture canadiennes
12.
Les valeurs
canadiennes s’expriment de la façon la plus claire dans nos actions
internationales pour défendre et promouvoir les droits humains de tout le monde.
« L’Évangile nous montre comment le Christ a insisté sur la place centrale
de la personne humaine dans l’ordre naturel (voir Lc 12, 22-29) et dans les
ordres social et religieux, même à l’encontre des exigences de la Loi (voir Mc
2, 27), en prenant la défense des hommes, des femmes (Jn 8, 11) et même des
enfants (Mt 19, 13-15), qui en son temps et dans sa culture occupaient une
position inférieure dans la société. La dignité de l’être humain en tant
qu’enfant de Dieu est la source des droits humains et des devoirs qui leur
correspondent »[xx].
13.
Selon le principe
de subsidiarité qui insiste sur la participation dans la prise de décision et
qui permet à de nouveaux acteurs d’exercer leurs droits humains et leurs
responsabilités, la politique étrangère du Canada doit garder une certaine
indépendance qui respecte les valeurs de notre peuple. Il est impossible de ne
pas reconnaître que le Canada est une puissance moyenne géographiquement située
à côté de l’unique superpuissance de la planète. Notre intégration à l’économie
américaine (qui achète plus de 85 % de nos exportations) s’est accrue à la suite
des accords de libre échange, et elle influence la marge de manœuvre dont nous
disposons dans tout un éventail de politiques non économiques. Néanmoins, des
amis doivent être capables de communiquer de façon honnête et toujours
respectueuse, même lorsque des désaccords surviennent périodiquement.
Heureusement, les liens positifs de confiance s’approfondissent entre nos deux
peuples à travers les expressions diversifiées des réseaux de la société civile
(nous pensons aux relations nombreuses et excellentes qui existent par exemple
entre les Églises américaine et canadienne). Il s’agit là de signes
encourageants de la maturité de rapports d’indépendance dans une interdépendance
croissante.
14.
Les valeurs
canadiennes dans les affaires internationales, s’exprimant surtout par le
respect profond des droits humains, doivent aussi se fonder sur des rapports
justes entre les peuples. L’interdépendance est une réalité qui ne s’impose pas
uniquement dans les relations bilatérales mais aussi au plan de la communauté
mondiale. Les institutions de gouvernance mondiale, particulièrement les
nombreuses organisations du système des Nations Unies, sont des mécanismes
vitaux et privilégiés pour développer les droits humains, pour construire la
paix, et pour renforcer la solidarité et la participation de la société civile.
Bien que le système de gouvernance des Nations Unies souffre d’un évident besoin
de réforme, on doit y voir un défi normal du progrès de l’histoire, sans
toutefois oublier que des changements profonds s’imposent également dans les
structures de l’architecture économique mondiale, des institutions de Bretton
Woods en particulier. Les nombreux engagements historiques du Canada envers le
multilatéralisme demeurent des expressions valides de notre volonté commune de
promouvoir nos valeurs aujourd’hui.
Conclusion
15.
La politique
étrangère du Canada doit être le reflet des choix que nous sommes toutes et tous
conviés à faire pour la vie et pour le bien, au nom des Canadiennes et des
Canadiens, mais aussi pour les autres membres de la famille humaine. De manière
plus précise encore, puisque les Saintes Écritures nous rappellent que Dieu
écoute le cri des pauvres (Ps 34, 7), l’Église doit s’efforcer de répondre aux
personnes les plus démunies. Une politique étrangère canadienne rajeunie, et
basée sur les principes du respect de la dignité humaine, de la solidarité et de
la subsidiarité, constituerait un levier d’action pour que le monde « ait
la vie et qu’il l’ait en abondance »[xxi].
[i] Jean-Paul II, Ecclesia in
America, 1999, no 55.
[ii] Bill Robinson, Canada and Nuclear Weapons: Canadian
Policies Related to, and Connections to, Nuclear Weapons, Project
Ploughshares Working Paper 01-5, octobre 2002.
[iii] Voir la lettre signée par 19 haut dirigeants
des Églises canadiennes, incluant Mgr François Thibodeau,, C.J.M., président de
la Commission des affaires sociales de la CECC, et envoyée au Premier ministre
Jean Chrétien à propos de l’élimination des armes nucléaires, le 20 mars
1998.
[iv] Voir le site Internet du gouvernement
fédéral : www.humansecurity.gc.ca/menu-en.asp.
[v] Gn 1, 26.
[vi] Les initiatives répétées de cette Commission,
aussi bien que des activités oecuméniques des Églises canadiennes relatives aux
investissements passés de Talisman Energy Inc. au Soudan constituent des
exemples de la façon dont les Églises ont essayé d’influencer à la fois l’action
de firmes et celle du gouvernement dans le but d’assurer une plus grande
sécurité humaine dans cette région depuis longtemps affligée par un
conflit.
[vii] Voir : http://www.cecc.ca/Backgrounders.htm;
cliquez sur le bouton intitulé Irak.
[viii] Jean-Paul II, Message à l’occasion de la
Journée mondiale pour la paix, 1er janvier 2000, no 17
(l’italique se trouve dans l’original).
[ix] Programme des Nations Unies pour
l’environnement, Perspectives globales sur l’environnement 2000, (chiffres pour
1996).
[x] Sollicitudo Rei Socialis, décembre
1987, no 38.
[xi] Pour des développements plus élaborés sur
cette ligne de pensée, voir The Common
Good or Exclusion: A Choice for Canadians, An Open Letter to the Members of Parliament
from the Social Affairs Commission of the CCCB, 2 février
2001.
[xii] Voir : www.un.org/millenniumgoals/ . Les
191 états membres des Nations Unies se sont engagés à atteindre les objectifs,
entre autres, de réduire de moitié le nombre de personnes souffrant de la faim,
d’éliminer les iniquités de genre dans l’accès à l’école, de réduire des deux
tiers la mortalité infantile, et de renverser le courant d’épuisement progressif
des ressources naturelles.
[xiii] Lettre de la Commission des affaires sociales
au ministre des Finances, monsieur John Manley, sur le budget fédéral, le 13
février 2003.
[xiv] Tout récemment, en mars 2003, 29 évêques
catholiques du monde, incluant Mgr Jean Gagnon, président de la Commission des
affaires sociales, écrivaient au Fonds monétaire international pour demander
qu’on accorde plus d’attention à l’annulation de la
dette.
[xv] Professeur Amartya Sen, Delivering the Monterrey Consensus: Which
Consensus?, Rencontre des ministres des Finances du Commonwealth, Londres,
du 24 au 26 septembre 2002, no 43.
[xvi] Lettre de Mgr André Vallée, P.M.E., évêque de
Hearst et président du Conseil canadien des Églises, à monsieur Pierre
Pettigrew, ministre du Commerce international, 20 décembre
2002.
[xvii] Commission épiscopale mexicaine
pour l’action sociale, For the dignity of
the land, for the dignity of Mexico, 29 janvier 2003, no
18.
[xviii] Commission épiscopale des affaires sociales,
CECC, Un avenir à vendre, janvier
2002.
[xix] Sous-comité sur le commerce international, les
disputes liées au commerce et les investissements, Strengthening Canada’s Economic Links with
the Americas: A Trade and Investment Strategy for the Americas, juin 2002,
recommandation no 21.
[xx] Jean-Paul II, Ecclesia in America, no 57, janvier 1999.
[xxi] Jn 10,
10.