Lettre
pastorale sur la vie consacrée
adressée
aux membres de la Conférence religieuse canadienne
à
l’occasion de leur 50e anniversaire
par
le Bureau de direction
de
la Conférence des évêques catholiques du Canada
Sœurs
et frères dans le Christ,
La Conférence
religieuse canadienne célèbre, en 2004, le 50e anniversaire de sa
fondation. Cet événement n’est pas seulement l’occasion privilégiée d’une
réflexion sur ce que représente la Conférence et sur le témoignage et les
réalisations des instituts religieux et des sociétés apostoliques qui la
composent : il nous invite également à considérer l’importance dans
l’Église de la vie consacrée sous toutes ses formes.
Comme
membres du Bureau de direction de la Conférence des évêques catholiques du
Canada, nous tenons d’abord à exprimer à la Conférence religieuse canadienne
notre gratitude et notre appréciation. En union avec tous les évêques du
Canada, nous remercions notre Père du ciel pour les grâces innombrables
prodiguées à l’Église et à la société grâce au témoignage et au service
généreux de tant de personnes engagées dans la vie religieuse et apostolique.
En
réunissant les femmes et les hommes membres d’instituts religieux et de
sociétés de vie apostolique des deux langues officielles du pays et en
rapprochant les traditions des Églises latine et orientales, la Conférence
religieuse canadienne et les institutions qui la composent ont apporté une aide
inappréciable aux évêques, qui sont les signes et les instruments de l’unité de
l’Église. Nous vous sommes extrêmement reconnaissants pour la collaboration
constante, les excellentes communications et les relations étroites qui
unissent nos deux conférences nationales, ainsi que pour les liens de
partenariat grâce auxquels nous nous enrichissons et nous nous appuyons
mutuellement à l’échelle locale et régionale.
Les
instituts religieux et les sociétés de vie apostolique appartenant à la
Conférence religieuse canadienne se rattachent à une tradition vivante qui
remonte aux origines mêmes de l’Église dans notre pays. Comme dans toute
l’Église universelle, ces institutions religieuses et apostoliques font partie
du grand héritage de la vie consacrée, riche de formes diverses et d’une
histoire marquée par l’évolution et par de continuelles adaptations.
Dans
l’Exhortation apostolique post-synodale Vita Consecrata, le pape
Jean-Paul II souligne : « Nous sommes tous conscients de la
richesse que constitue pour la communauté ecclésiale le don de la vie consacrée
avec la variété de ses charismes et de ses institutions : … les Ordres et
les Instituts qui s'adonnent à la contemplation et aux œuvres d'apostolat, …
les Sociétés de vie apostolique, … les Instituts séculiers et … d'autres
groupes de consacrés, de même que … tous ceux qui, dans le secret de leur cœur,
se donnent à Dieu par une consécration spéciale » (2.2).
Dans toute la diversité et le
changement qui tissent l’histoire de la vie consacrée, transparaît également un
élément constant. Toutes ses formes –
chacune avec la créativité propre à exprimer la vie et la mission du Christ de
même que la quête de Dieu – démontrent
« la recherche de la charité parfaite par les conseils
évangéliques », apparaissent « comme un signe éclatant du
Royaume de Dieu », et sont ainsi « un signe qui peut et doit
inciter efficacement tous les membres de l’Église à l’accomplissement joyeux
des devoirs inhérents à leur vocation chrétienne ». (Concile Vatican II, décret Perfectae
Caritatis, 1; Constitution dogmatique Lumen Gentium,
44.4).
S’il
est vrai que les «traditions du désert» dans l’Écriture aident à comprendre le
mouvement de fond à l’origine de la vie consacrée, les fondateurs et les
membres des sociétés de vie apostolique et des instituts religieux réfèrent
fréquemment et avec raison à l’Évangile de Luc et aux Actes des Apôtres pour
traduire leur idéal évangélique : le désir de recréer la première
communauté croyante et de proclamer la nouvelle création dans le Christ; la
pauvreté et le partage avec une attention particulière aux pauvres; une
consécration de toute la personne à Dieu par la virginité et le célibat; la
création d’une famille nouvelle qui transcende les liens de la chair et du
sang; une nouvelle fraternité d’hommes et de femmes, disciples du Christ;
l’attachement de cœur et d’esprit à la Parole; la recherche obéissante de la
volonté de Dieu à travers le discernement, la réflexion, le dialogue et
l’écoute de la communauté chrétienne; l’imitation de Jésus, attentif aux
foules, à l’écart pour prier, guérissant les malades, enseignant aux disciples,
soucieux des petits, libérant les personnes marginalisées.
Le
deuxième chapitre de l’Évangile de Luc met en scène deux témoins prophétiques
de la vie consacrée : Anne et Syméon. Homme juste et religieux, Syméon
attend la consolation d’Israël et l’Esprit Saint est sur lui. Anne, veuve et
prophète, sert Dieu jour et nuit dans le jeûne et la prière. Syméon témoigne du
paradoxe de la vie chrétienne et du combat intérieur qu’implique l’amour
de Dieu et du prochain : la joie et le bonheur des Béatitudes, d’une part,
le glaive qui transperce le cœur, de l’autre. Anne proclame que la louange de
Dieu consiste à proclamer à tous la rédemption de Jérusalem, ce qui revient à
affirmer – comme l’écrira plus tard
saint Irénée – que « la gloire de Dieu, c’est l’être humain vivant »
(cf. Haer. 4, 20).
Comme
l’indiquent les statistiques publiées par la Conférence religieuse canadienne,
la plupart des instituts religieux apostoliques connaissent une grave
diminution de leurs effectifs : on estime qu’en 2015, à peine dix pour
cent de leurs membres auront moins de 65 ans. Nombreux dans l’Église sont ceux
qui s’inquiètent de ce déclin et de ce vieillissement, surtout quand ils se
rappellent les milliers de sœurs, de frères et de prêtres qui, voici quelques
décennies à peine, étaient à l’œuvre dans les hôpitaux, les écoles et les
universités catholiques d’un bout à l’autre du pays. Et pourtant, Syméon se dit
prêt à quitter la vie et rend grâce à Dieu dans la paix car il a entrevu le
salut et la consolation dans les premières lueurs de la promesse, tandis
qu’Anne, veuve qui a atteint le «grand âge» de 84 ans, sait reconnaître
et proclamer l’extraordinaire puissance de l’Enfant qu’elle a sous les yeux.
Alors
que plusieurs communautés religieuses et apostoliques se résignent aujourd’hui
à voir leurs institutions fermer leurs portes, elles peuvent cependant se
réconforter en constatant – hors de
tout doute – que les services rendus et les ministères exercés n’ont pas
seulement changé la vie de millions de Canadiennes et de Canadiens mais qu’ils
ont ouvert la voie à de nouvelles expressions de ces ministères et de ces
formes de service, dans l’Église sans doute, mais aussi au sein de nombreux
groupes populaires et organismes bénévoles.
Il n’empêche que des changements aussi profonds sont difficiles à vivre
et qu’ils requièrent le même courage dans l’épreuve, la même détermination et
la même espérance qu’a toujours exigés
la vie chrétienne. Comme autrefois pour Anne et Syméon, les personnes
engagées aujourd’hui dans la vie consacrée témoignent devant toute l’Église que
le vrai disciple doit naître du mystère pascal et être façonné par lui pour
passer de la mort à la vie. D’ailleurs,
les défis auxquels font face les instituts religieux et les sociétés de vie
apostolique sont analogues à ceux que doit relever toute l’Église du Canada, à
l’aube du troisième millénaire.
S’il
est vrai que l’Église au Canada doit beaucoup au service généreux des personnes
engagées dans la vie religieuse et apostolique, c’est toujours et encore leur
témoignage qui demeure le don le plus important qu’elles font à l’Église. Si,
dans le passé, ce témoignage s’est exprimé à travers des services
institutionnels, comme les soins de santé et l’éducation, il existe aujourd’hui
d’autres formes de témoignage.
Notre
Église a vécu plusieurs moments de Pentecôte depuis l’avènement du nouveau
millénaire : la venue en 2001 des reliques de sainte Thérèse de Lisieux
qui ont traversé le pays, le pèlerinage transcanadien de la Croix de la Journée
mondiale de la jeunesse, le Congrès nord-américain sur les vocations au
ministère ordonné et à la vie consacrée et les célébrations de la Journée
mondiale de la jeunesse en 2002. Mais il y a encore bien d’autres signes de
Pentecôte, dont plusieurs mettent en cause des hommes et des femmes engagés
dans la vie consacrée. Nous tenons à relever sept de ces témoignages
particuliers de l’Esprit au milieu de nous.
1.
La vie consacrée aujourd’hui nous le redit
clairement : c’est tout le Peuple de Dieu qui est appelé à s’amender et à
renouveler sa vie dans la sainteté afin de transformer les collectivités,
obéissant ainsi au précepte de Jésus qui nous recommande d’être parfaits comme
le Père céleste (Matthieu 5,48).
Il
ne faut pas se méprendre sur cet idéal de perfection comme s’il supposait une
sorte de vie extraordinaire que seuls quelques «génies» de la sainteté
pourraient pratiquer… Il est temps de proposer de nouveau à tous, avec
conviction, ce haut degré de la vie chrétienne ordinaire (S.S. le pape Jean-Paul II, Lettre apostolique Novo Millennio
Ineunte, No 31).
Dans la Lettre apostolique
où il célèbre le début du nouveau millénaire, le Saint-Père parle de la
sainteté en soulignant «l’importance pratique» des enseignements du
Deuxième Concile du Vatican (No 30) et la nécessité d’une «formation
authentique à la sainteté» (No 31). Nombre de laïques et de prêtres
diocésains prennent pour confesseurs et guides spirituels des personnes
engagées dans la vie consacrée. Tout le Peuple de Dieu trouve dans la vie
consacrée un témoignage du renouveau demandé par le Concile. Au moment où de
nombreux instituts religieux et apostoliques affrontent les défis liés à la
diminution de leurs membres et la douleur d’avoir à quitter des apostolats
familiers, ils témoignent du courage et de l’espérance qu’il faut à chaque
disciple afin de tout quitter pour suivre le Christ, et découvrir ainsi de
nouveaux signes, de nouveaux hauts faits.
«Que devons-nous faire? … Convertissez-vous, faites-vous baptiser …
et vous recevrez le don du Saint-Esprit» (Actes 2,39).
2.
La vie consacrée témoigne du mystère et de la
vocation de l’Église communion. “Faire de l’Église la maison et l’école de
la communion : tel est le grand défi qui se présente à nous dans le millénaire
qui commence, si nous voulons être fidèles au dessein de Dieu et répondre aussi aux attentes profondes du
monde» (Novo Millennio Ineunte, no 43). Comme le fait ensuite
remarquer le pape Jean-Paul II, cela veut dire promouvoir une spiritualité de la
communion et aussi valoriser et développer les forums et les structures de
communion.
La communion réunit toutes les générations; elle célèbre et transforme
toutes les cultures et les sous-cultures; elle respecte et interpelle toutes
les races et les langues. Étant donné la grande diversité de leurs racines
historiques et de leurs origines ethniques, comme aussi la variété de leurs
charismes et de leurs formes de service, les sociétés apostoliques et les
instituts religieux comptent parmi les moyens les plus importants dont dispose
l’Église pour manifester son mystère et grandir dans sa dimension de communion.
La «vie communautaire» est devenue pratiquement synonyme de vie
religieuse et apostolique : c’est dire l’apport de ces instituts à
l’Église communion. À travers les siècles, ils ont offert l’hospitalité dans
des hospices, des hôpitaux et des hôtels – les «hôtels-Dieu». Leurs
bibliothèques, leurs collèges et universités ont approfondi et cimenté la
communion de l’Église. Aujourd’hui, ils mettent à la disposition du public des
centres de retraite et de méditation, des maisons de prière, des hôtelleries et
des refuges. La vie religieuse et apostolique ne témoigne pas seulement de la
communion de l’Église mais offre des exemples et des occasions d’engagement
communautaire ainsi que des ressources qui permettent à tous les catholiques
d’approfondir leur sens de la communion et de la communauté. «La multitude
de ceux qui avaient adhéré à la foi n’avait qu’un seul cœur et une seule âme»
(Actes 4,32).
3.
La vie consacrée témoigne du besoin de prière,
de réflexion et de silence que ressentent tous les chrétiens. Beaucoup de gens
dans notre société, même des membres de l’Église, ne trouvent plus en eux-mêmes
l’espace intérieur et le calme propices à la vie spirituelle. La paix que donne
Jésus est fruit du pardon, de la réconciliation et d’un effort de construction
de la paix. La méditation et la prière sont des moyens d’approfondir et de
faire rayonner la paix, non seulement dans notre vie mais aussi dans notre cœur.
Le Saint- Père affirme que le nom de Dieu est «un nom de paix et un
impératif de paix» (Novo Millennio Ineunte, no 55).
À beaucoup de catholiques pressés et affairés, la présence de personnes
engagées dans la vie consacrée ainsi que leurs maisons et leurs centres de
spiritualité offrent souvent un rappel, une occasion, une ressource pour le
calme, la réflexion et la prière personnelle. Les grandes «écoles» d’oraison
chrétienne sont depuis longtemps le patrimoine des sociétés de vie apostolique
et des instituts religieux, et plusieurs continuent d’exercer un leadership en
formant aux techniques de prière et de méditation. «Ils étaient fidèles à
écouter l’enseignement des Apôtres et à vivre en communion fraternelle, à
rompre le pain et à participer aux prières» et «d’un seul cœur ils
allaient fidèlement au temple» (Actes, 2,42.46).
4.
Un autre témoignage pour l’Église de notre
temps, c’est l’engagement généreux de la vie consacrée dans la redécouverte par
l’Église du sens de l’universalité et de la mission. Un mouvement qui doit
beaucoup à l’impulsion des papes Jean XXIII, Paul VI et Jean-Paul II. Leur enseignement a rappelé à tous les
catholiques qu’ils doivent prendre leurs responsabilités et s’engager davantage
en faveur de la paix universelle, de la justice et de la charité (Pacem
in Terris), et promouvoir le développement de tous les peuples (Populorum
Progressio). Cet engagement à la solidarité est étroitement lié à la
proclamation de la Bonne Nouvelle au monde entier (Redemptoris Missio),
sous le signe d’une nouvelle évangélisation, d’un sens renouvelé de la mission
et d’une réponse concrète à l’exigence d’inculturation (Novo Millennio
Ineunte, no 40).
Les personnes engagées dans la vie consacrée ont contribué à
sensibiliser les catholiques canadiens aux liens de solidarité qui les unissent
à l’Afrique, à l’Asie et à l’Amérique latine. Il y eut d’abord des
missionnaires canadiens qui partirent à l’étranger immédiatement après le
Concile, ce qui a favorisé les échanges et les projets conjoints avec nombre
d’organisations, de collectivités et de paroisses canadiennes, mais il y a eu
aussi, plus récemment, une présence latino-américaine, asiatique et africaine,
et notamment plusieurs nouvelles vocations, qui constituent un afflux de vie et
d’énergie pour les institutions religieuses et apostoliques canadiennes ainsi
que pour nos paroisses. «Déconcertés, émerveillés, ils disaient… Comment se
fait-il que nous les entendions proclamer dans nos langues les merveilles de
Dieu?» (Actes 3,7.12).
5.
Suivant l’exemple des premiers chrétiens -- «Aucun
d’entre eux n’était dans la misère» (Actes 4,34) – les sociétés de vie
apostolique et les instituts religieux canadiens ont été la conscience sociale
de notre Église. Ils portent témoignage aussi bien en travaillant dans les
bidonvilles et les soupes populaires qu’en soutenant généreusement des projets
de développement au moyen de subventions et d’octrois de démarrage, et ce, dans
notre pays comme dans le tiers-monde. Comme l’a rappelé aux catholiques le pape
Jean-Paul II en traitant de l’option préférentielle de l’Église pour les
pauvres,
Notre monde entre dans le nouveau millénaire chargé des contradictions
d’une croissance économique, culturelle, technologique, qui offre de grandes
possibilités à quelques privilégiés, laissant des millions et des millions de
personnes non seulement en marge du progrès, mais aux prises avec des
conditions de vie bien inférieures au minimum qui leur est dû en raison de leur
dignité humaine.
C’est l’heure d’une nouvelle «imagination de la charité», qui se
déploierait non seulement à travers les secours prodigués avec efficacité, mais
aussi dans la capacité de se faire proche, d’être solidaire de ceux qui
souffrent, de manière que le geste d’aide soit ressenti non comme une aumône
humiliante, mais comme commun un partage fraternel. (Novo Millennio Ineunte, no 50).
6.
Les personnes engagées dans la vie consacrée
donnent aussi un témoignage important d’approche contemporaine en matière de
pastorale et de ministère au sein de la communauté diocésaine et paroissiale.
En collaboration avec l’évêque, les prêtres, les diacres, les agents laïques de
pastorale et les bénévoles, plusieurs membres de sociétés de vie apostolique et
d’instituts religieux participent à la construction du Peuple de Dieu par le
biais de la liturgie, la catéchèse, la préparation aux sacrements,
l’administration pastorale et divers autres ministères. «Il est donc
nécessaire que l’Église du troisième millénaire stimule tous les baptisés et
les confirmés à prendre conscience de leur responsabilité active dans la vie
ecclésiale» (Novo Millennio Ineunte, no 46).
Sans doute, les catholiques canadiens ont parfois compté exagérément sur
des organismes d’Église pour assurer certaines tâches pastorales comme, par
exemple, la catéchèse, le service des paroisses de centre-ville ou le soutien
des peuples autochtones. Aujourd’hui, le Peuple de Dieu, dans son ensemble,
comprend mieux qu’il s’agit là de responsabilités qui doivent être assumées par
toute la communauté chrétienne. Les instituts de vie consacrée doivent
évidemment préserver et développer leur charisme particulier. Dans la mesure où ils peuvent contribuer au
travail pastoral et aux ministères diocésains, leur apport demeure précieux, non
seulement par le travail qu’ils accomplissent, mais surtout par le témoignage
qu’ils donnent de la collaboration de tous les croyants et de toutes les
croyantes à l’édification du Royaume. «Ils furent tous remplis de l’Esprit
Saint» (Actes 2,4).
7.
Les instituts de vie consacrée et leurs membres
se sont engagés avec intensité et
profondeur dans les différentes formes qu’a prises l’effort ecclésial de
dialogue, tant aux plans œcuménique et interreligieux qu’à celui des diverses
expressions du discours social. D’une certaine façon, la conversion permanente
qui est au cœur de la vie consacrée est elle-même un témoignage de la dynamique
spirituelle du dialogue : écoute
du point de vue de l’autre et articulation de ses propres principes et valeurs.
Face au mystère de la grâce infiniment riche de
dimensions et d’implications pour la vie et l’histoire de l’homme, l’Église
elle-même ne finira jamais d’approfondir sa recherche, en s’appuyant sur
l’assistance du Paraclet, l’Esprit de vérité, qui doit précisément la conduire
à la «plénitude de la vérité» (Jean 16,13).
Ce principe est à la base même de l’inépuisable
approfondissement théologique de la vérité chrétienne, mais aussi du dialogue
chrétien avec les philosophies, les cultures, les religions. Souvent l’Esprit
de Dieu, qui «souffle où il veut» (Jean 3,8), suscite dans l’expérience humaine
universelle, en dépit des nombreuses contradictions de cette dernière, des
signes de sa présence, qui aident les disciples mêmes du Christ à comprendre
plus profondément le message dont ils sont porteurs (Novo Millennio Ineunte, nos 48, 56).
Engagés dans ce «discernement attentif» (Novo Millennio
Ineunte, no 56), plusieurs membres de sociétés de vie apostolique et
d’instituts religieux ont participé à chacune des rencontres de dialogue
œcuménique et de consultation interreligieuse impliquant la Conférence des
évêques catholiques du Canada. Ils ont aussi fourni un appui important aux
coalitions œcuméniques, collaboré à nombre de projets sociaux et amorcé des
échanges avec des groupes éloignés de l’Église. «Il nous est impossible de
ne pas dire ce que nous avons vu et entendu» (Actes, 4,20).
En
célébrant les cinquante ans d’existence de la Conférence religieuse canadienne,
nous soulignons également le témoignage historique et actuel donné à l’Église
du Canada depuis près de 400 ans par les instituts religieux et les sociétés de
vie apostolique. Nous tenons aussi à
indiquer certains défis que pourrait leur réserver l’avenir. Ces défis, nous
les signalons sous forme de questions qui, nous l’espérons, pourront faire
l’objet d’une réflexion non seulement des hommes et des femmes engagés dans la
vie consacrée, mais aussi de tous les prêtres et de tous les fidèles au Canada.
Comme l’a déclaré le Saint Père, “Chers frères et sœurs, nous avons
par-dessus tout le devoir de nous projeter vers l’avenir qui nous attend» (Novo
Millennio Ineunte, no 3).
·
Que dit l’Esprit à l’Église et à ses membres
engagés dans la vie consacrée au sujet des vocations? Le Congrès nord-américain
de 2002 sur les vocations au ministère ordonné et à la vie consacrée a
contribué au renouveau et à la concertation des efforts entrepris pour mieux
faire comprendre la nature de la vocation. Par ailleurs, nombreux sont les
jeunes adultes, en particulier, qui dans notre société et dans notre Église ne
savent pas comment discerner leur vocation. Ne conviendrait-il pas que toutes
les sociétés de vie apostolique et les instituts religieux renouvellent leur
pastorale des vocations en collaboration, autant que possible, avec les
diocèses et les assemblées épiscopales régionales? Ne conviendrait-il pas aussi
que les pasteurs et l’ensemble des fidèles se servent des ressources du Congrès
sur les vocations pour promouvoir une culture de la vocation, susceptible
d’approfondir le sens de la vocation laïque, du ministère ordonné et de la vie
consacrée?
·
Que dit l’Esprit à l’Église et à ses membres
engagés dans la vie consacrée au sujet de la formation? Bien des personnes qui
oeuvrent aujourd’hui dans le domaine de la catéchèse ou de l’éducation, des soins
de santé ou de l’aumônerie, en pastorale jeunesse ou en paroisse, ont besoin de
formation permanente en pastorale et en spiritualité. La formation a toujours
été une caractéristique de la vie religieuse et apostolique. N’y aurait-il pas
lieu de transmettre ces traditions et ces savoir-faire en les adaptant aux
nouvelles réalités des ministères laïques? Les instituts religieux et les
sociétés de vie apostolique ne pourraient-ils pas, conjointement avec les
collèges et les universités catholiques,
collaborer avec les diocèses et les assemblées épiscopales régionales
pour faire émerger des leaders en formation et mettre au point les ressources
matérielles et pédagogiques nécessaires à la formation?
·
Que dit l’Esprit à l’Église et à ses membres
engagés dans la vie consacrée à propos des formes populaires d’expression de la
foi? Avec la visite en 2001 des reliques de sainte Thérèse de Lisieux et le
pèlerinage de la Croix de la Journée mondiale de la Jeunesse en 2002, les
évêques du Canada ont remarqué l’importance croissante que nombre de
catholiques accordent aux formes populaires d’expression de la foi, notamment
aux dévotions et aux pèlerinages. N’y aurait-il pas lieu pour les instituts de
vie consacrée, dont plusieurs entretiennent des contacts étroits avec des
communautés locales et des immigrants récemment arrivés, de donner à ces
expressions de la piété populaire de solides assises bibliques et liturgiques?
De même, afin de contribuer à combler le fossé entre les générations, les
personnes engagées dans la vie consacrée ne pourraient-elles pas explorer des
façons d’encourager les familles à transmettre non seulement leur foi mais
aussi leur patrimoine culturel et les expressions traditionnelles de leur
foi? Car on voit de plus en plus qu’il
s’agit là d’exemples importants d’inculturation qui doivent être préservés dans
le cadre de la nouvelle évangélisation.
·
Que dit l’Esprit à l’Église et à ses membres
engagés dans la vie consacrée au sujet du besoin d’accompagnateurs et
d’accompagnatrices dans le domaine des soins de santé, de l’éducation et de
l’aumônerie? Au moment où plusieurs instituts religieux apostoliques mettent un
terme à leur présence active dans le domaine des soins de santé, de l’éducation
et de l’aumônerie, il arrive fréquemment que les personnes qui assument ces
responsabilités souffrent de solitude et de frustration, en particulier dans le
contexte social et économique sécularisé qui est aujourd’hui le nôtre. Ne
conviendrait-il pas que les instituts religieux et les sociétés de vie apostolique
offrent des accompagnateurs et accompagnatrices, des conseillers et des
conseillères aux laïques qui œuvrent dans les écoles, les institutions
hospitalières et les services d’aumônerie?
·
Que dit l’Esprit à l’Église et à ses membres
engagés dans la vie consacrée au sujet des enfants et des jeunes? La Journée
mondiale de la Jeunesse 2002 a rappelé à l’Église l’enthousiasme et les
aspirations profondes des jeunes, dont plusieurs doivent faire face à de graves
difficultés et à d’importants défis sociaux, économiques et culturels. N’y
aurait-il pas lieu que les instituts de vie consacrée, en collaboration avec
les familles et les paroisses, assurent aux enfants et aux jeunes une place
spéciale dans l’Église? Ne pourrait-il pas y voir plus de personnes engagées
dans la vie consacrée pour stimuler la pastorale jeunesse et multiplier les
occasions de se mettre à l’écoute des enfants et des jeunes et de partager avec
eux? Les sociétés de vie apostolique et les instituts religieux ne
pourraient-ils pas aider le clergé diocésain, les familles, les catéchètes et
les autres agents laïques de pastorale à veiller à ce que les activités
pastorales et spirituelles offertes aux jeunes le soient dans des milieux
sécuritaires?
·
Que dit l’Esprit à l’Église et à ses membres
engagés dans la vie consacrée au sujet du vieillissement et des personnes
âgées? Il n’y a pas que les membres des sociétés de vie apostolique et des
instituts religieux qui vieillissent; c’est le fait de toute la société
canadienne. Les personnes engagées dans la vie consacrée ne pourraient-elles
pas faire davantage pour rappeler à la communauté chrétienne l’importance de
visiter, d’encourager et d’aider les personnes âgées qui se retrouvent seules,
au lit ou malades? Les membres des instituts religieux et des sociétés de vie
apostolique ne pourraient-ils pas trouver des manières novatrices de témoigner
de l’espérance et de la joie que leur procure leur foi alors qu’ils avancent en
âge?
·
Que dit l’Esprit à l’Église et à ses membres
engagés dans la vie consacrée au sujet du mouvement écologique? Les chrétiennes
et les chrétiens ne sauraient demeurer «à l’écart des perspectives d’un
désastre écologique, qui fait que de larges zones de la planète deviennent
inhospitalières et hostiles à l’homme» (Novo Millennio Ineunte,
no 51). Les personnes engagées dans la vie religieuse et apostolique ont
toujours exprimé un grand attachement et un profond respect pour la nature et
toute la création, et il y a des siècles qu’on pratique dans leurs instituts et
leurs sociétés les quatre principes de la réduction, de la réutilisation, de la
réparation et du recyclage chers aux écologistes. N’y aurait-il pas lieu que
les personnes engagées dans la vie consacrée témoignent avec un nouvel élan de
vitalité en faveur de l’intégrité de la création et donnent plus de visibilité
à la présence catholique au sein du mouvement écologique et
environnementaliste?
·
Que dit l’Esprit à l’Église et à ses membres
engagés dans la vie consacrée au sujet du mariage et de la famille? On entend
sans cesse déplorer la crise actuelle de la vie de famille, alors que tant de
familles étouffent sous les pressions économiques et sociales. N’y aurait-il
pas lieu que la Conférence religieuse canadienne explore avec la Conférence des
évêques catholiques du Canada la façon pour l’Église d’assurer «la pastorale
de la famille» et de travailler avec les familles à «la sauvegarde de leurs droits» (Novo
Millennio Ineunte, no 47)?
·
Que dit l’Esprit à l’Église et à ses membres
engagés dans la vie consacrée au sujet des nouveaux mouvements ecclésiaux? La
Conférence religieuse canadienne a une longue expérience en tant que
« forum » rassemblant un grand nombre d’instituts religieux et de
sociétés de vie apostolique au Canada. Ne pourrait-elle pas prendre l’initiative
de conversations et d’échanges soutenus et structurés avec les nouveaux
mouvements ecclésiaux ainsi qu’avec les instituts et les sociétés qui ne sont
pas membres de la Conférence? L’expérience et les perspectives des groupes les
plus solidement établis ne pourraient-ils pas devenir une source abondante de
sagesse et d’orientation pour les
mouvements plus jeunes? Les découvertes et l’enthousiasme des groupes
plus récents ne pourraient-ils pas susciter chez les plus vieux des approches
nouvelles et un élan renouvelé? Bien sûr, ces échanges n’auraient pas pour but
de modifier ou d’accroître la composition de la Conférence religieuse
canadienne car il faut respecter
pleinement la nature particulière des mouvements ainsi que le charisme et la
juste autonomie de chaque institut et société. C’est là une question que nous
soumettons aussi à la réflexion des mouvements ecclésiaux ainsi qu’aux
instituts de vie consacrée qui n’appartiennent pas à la Conférence religieuse
canadienne.
Sœurs
et frères dans le Christ, émerveillés de voir comment Dieu le Père a toujours
fait don à l’Église du témoignage de la vie consacrée, nous rendons grâce pour
chacun des instituts et chacune des sociétés de vie apostolique qui oeuvrent
dans notre pays; nous remercions chacune et chacun de vous qui en êtes membres,
pour votre générosité et votre fidélité. Nous prions le Seigneur Jésus de
continuer d’appeler des hommes et des femmes à vivre ce témoignage évangélique.
Puissent vos charismes, sous l’action de l’Esprit, inciter tous les fils et les
filles de l’Église à prophétiser, pour que nos jeunes aient des visions de vie
éternelle et que nos vieillards songent à la venue du Règne de Dieu (cf. Actes
2, 17).
C’est
le vœu que nous formulons en ce jour de la Pentecôte 2004.
Le
Bureau de direction de la
Conférence
des évêques catholiques du Canada
·
Monseigneur Brendan M. O’Brien, président
Archevêque de St. John’s, Terre-Neuve
·
Monseigneur André Gaumond
Archevêque de Sherbrooke
·
Monseigneur V. James Weisgerber
Archevêque de Winnipeg
·
Monseigneur Pierre Morissette
Évêque de Baie-Comeau