Le 18 août 2005             

Catéchèse JMJ – Cologne

Cardinal Jean-Claude Turcotte

 

 

Rencontrer le Christ dans l'Eucharistie

 

 

 

Jésus est un personnage historique. Je ne connais pas de gens sérieux qui affirment qu'il n'a jamais existé.

 

Il est né à Bethléem. Ses parents étaient Juifs. Il était donc Juif lui aussi.

 

Peu de temps après sa naissance, des gens, venus d'Orient, l'ont cherché. On ne sait pas exactement qui ils étaient. Peut-être étaient-ils des astrologues babyloniens [1]. Ils disaient avoir été guidés par une étoile jusqu'à Jérusalem. Arrivés à Jérusalem, ils se rendirent chez le roi Hérode et lui demandèrent où ils pourraient trouver le « roi des Juifs qui [venait] de naître [2] ». Le roi Hérode s'énerva. Il se demandait qui pouvait être cet enfant que ces gens cherchaient. Était-il le Messie que le peuple attendait depuis longtemps? Serait-il un compétiteur? Il se renseigna auprès des responsables de la vie religieuse du peuple d'Israël: les grands prêtres et les scribes. Les grands prêtres étaient membres des grandes familles sacerdotales de Jérusalem; les scribes étaient les interprètes officiels de la Loi.

Ils lui dirent que, si cet enfant était le Messie, il devait être né à Bethléem.

 

Les mages se rendirent à Bethléem. Ils trouvèrent la maison où était logé l'enfant qu'ils cherchaient. Sa mère était avec lui. Ils se prosternèrent. Ils lui offrirent de l'or, de l'encens et de la myrrhe.

 

De l'or, de l'encens et de la myrrhe. Drôles de cadeaux à donner à un bébé! Jésus n'a pas dû s'amuser beaucoup avec ces cadeaux-là. Nous savons qu'il s'agit de cadeaux symboliques. L'or, pour signifier que Jésus est le roi du ciel et de la terre. L'encens, pour indiquer qu'il est Fils de Dieu. La myrrhe, utilisée dans les rites funéraires, pour laisser entendre qu'il passerait par la souffrance et la mort.

 

Jésus est un personnage historique, mais pas un personnage identique à tous les autres. Il vient de Dieu et il a traversé la mort. Son Père l'a ressuscité. S'il a traversé la mort et si son Père l'a ressuscité, il est vivant. S'il est vivant, nous pouvons le rencontrer.

 

Tout cela, les Écritures l'affirment. Nous lisons les Écritures dans la foi. Notre foi nous assure que les Écritures disent vrai. Racontée par Matthieu, par Marc, par Luc et par Jean, la vie de Jésus n'est pas un conte de fée. Elle est une histoire vraie.

 

Plusieurs d'entre vous connaissent les paroles de Jacques Brel au sujet de Jésus:

 

Dites, si c'était vrai

Si c'était vrai tout ce qu'ils ont écrit Luc, Matthieu

Et les deux autres,

Dites si c'était vrai

Si c'était vrai le coup des Noces de Cana

Et le coup de Lazare

Dites, si c'était vrai

Si c'était vrai ce qu'ils racontent les petits enfants

Le soir avant d'aller dormir

Vous savez bien, quand ils disent Notre Père

Quand ils disent Notre Mère

Si c'était vrai tout cela

Je dirais oui

Oh, sûrement je dirais oui

Parce que c'est tellement beau tout cela

Quand on croit que c'est vrai.

 

Nous croyons que c'est vrai. Que c'est vrai du début à la fin. Nous croyons que Jésus est ressuscité et toujours vivant. Et nous croyons à la promesse qu'il a faite à ses disciples au moment de retourner vers son Père. Il leur a dit:

Allez! De toutes les nations faites des disciples […] Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde [3].

 

« Je suis avec vous, tous les jours! » C'est le ressuscité qui parle. L'affirmation doit être prise au sérieux. Elle vaut pour jusqu'à la fin des temps.

 

Si Jésus le Ressuscité est avec nous, nous pouvons le rencontrer. Où pouvons-nous le rencontrer? Il n'y a pas qu'une seule réponse. Il y en a plusieurs.

 

Je peux rencontrer le Christ presque en tout temps, en tout lieu et en toute circonstance.

Il suffit que je me tourne vers lui et que je pense à lui. Je peux le rencontrer dans le métro,  dans ma voiture, sur ma bicyclette, en traversant l'Atlantique en avion, en priant dans ma chambre, en écoutant un concert, en contemplant une œuvre d'art, en me tenant en silence devant un coucher de soleil, en admirant une belle tempête, en posant mon regard sur un enfant qui vient de naître, en me promenant et en causant avec un ami ou une amie… Je peux aussi le rencontrer au cœur de la maladie et de l'échec.

 

Il y a cependant des lieux, des moments et des circonstances, où le Christ se donne particulièrement à rencontrer. Les plus importants sont indiqués dans les Évangiles.

 

Je pense à ce que Jésus a dit au sujet de la prière. Il a dit:

Quand deux ou trois sont réunis en mon nom [pour prier], je suis là, au milieu d'eux [4].

 

Je pense aussi à ce qu'il a dit concernant les moindres bonnes choses qui peuvent être accomplies envers ceux et celles qui nous entourent: en particulier les pauvres, les malades, les drogués, les prisonniers, les découragés, les affligés…

 

Il est merveilleux ce texte de l'Évangile qui nous parle de cela:

J'ai eu faim, vous m'avez donné à manger.

J'ai eu soif, vous m'avez donné à boire.

J'étais étranger, vous m'avez accueilli.

J'étais nu, vous m'avez habillé.

J'étais malade, vous avez pris soin de moi.

J'étais en prison, vous êtes venus me voir.

Après avoir prononcé ces mots, Jésus conclut:

Je vous le déclare, c'est la vérité: toutes les fois que vous avez fait cela à l'un de ces plus petits qui sont mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait [5].

 

Paroles extraordinaires. Elles proclament une des vérités les plus belles de notre foi. Nous pouvons rencontrer le Christ tout près de nous. Nous pouvons le rencontrer en toute personne que nous rencontrons. Nous pouvons particulièrement discerner son visage à travers le visage des pauvres, des affamés, des rejetés…

 

Il y a un autre lieu où le Christ se donne à rencontrer. Un lieu privilégié et exceptionnel.

C'est l'Eucharistie.

 

Jésus a institué l'Eucharistie à la fin de sa vie, quelques heures avant d'entrer en agonie, quelques heures avant de mourir. Il l'a instituée au cours d'un repas d'adieu. Dans un repas d'adieu, on dit des choses importantes. On lègue à ceux qu'on aime ce qu'on a de plus précieux.

 

Durant son dernier repas, Jésus a posé quelques gestes et prononcé quelques paroles que ses Apôtres, à table avec lui, ont recueillis avec soin et transmis à tous ceux et celles qui seraient un jour ses disciples.

 

Pour l'Église, l'Eucharistie est un trésor inestimable. L'Église estime qu'elle ne peut pas vivre sans l'Eucharistie, car l'Eucharistie la construit, la nourrit, lui apporte son dynamisme et la fait constamment revivre. L'Eucharistie est pour elle une source de vie.

 

Le pape Jean XXIII – à qui l'Esprit Saint a suggéré la tenue du concile Vatican II en 1959 [6] – aimait dire de la paroisse qu'elle était comme « la fontaine du village à laquelle tout le monde vient étancher sa soif ». Cette image peut être appliquée à l'Eucharistie. L'Eucharistie est comme une fontaine de village où le Christ se donne à rencontrer et où il nous fait communier à sa vie. Elle est un haut lieu et une source vive où le Christ se manifeste et se donne.

 

Pour comprendre quelle est la richesse de ce sacrement, il faut revenir constamment aux paroles que Jésus a prononcées le soir de son dernier repas.

 

Sur le pain, il a dit: « Ceci est mon corps. » Ce qui signifie: ce pain, c'est moi.

Puis sur le vin, il a dit: « Ceci est mon sang. » Ce qui signifie: ce vin, c'est moi.

 

Jésus ne s'est pas contenté de prononcer ces paroles. Après les avoir prononcées, il a donné le pain à ses disciples pour qu'ils le mangent. Et il leur a remis la coupe pour qu'ils y boivent. Son intention était claire. Il voulait que son corps et son sang… il voulait que sa vie passe dans celle de ses disciples.

 

L'Eucharistie existe pour faire passer la vie du Christ dans la nôtre. Recevoir le pain et le vin consacrés par les paroles prononcées le soir de la Cène, c'est recevoir Jésus lui-même. C'est accueillir en soi celui que les Écritures appellent le Ressuscité, le vainqueur du mal et de la mort, le roi du ciel et de la terre, le Messie, l'unique Sauveur du monde, l'icône de Dieu le Père.

 

Que le Christ soit réellement présent sous les signes du pain et du vin n'est pas une évidence. C'est une vérité de foi, une vérité à accueillir dans la foi. « La foi, écrit l'auteur de l'épître aux Hébreux, est le moyen de posséder déjà ce qu'on espère, et de connaître des réalités qu'on ne voit pas [7]. »

 

Quand Jésus a parlé pour la première fois de sa présence sous les signes du pain et du vin, les gens étaient abasourdis. C'était dans la synagogue de Capharnaüm. La synagogue devait être pleine à craquer. La plupart des gens avaient été présents, la veille, quand, après avoir rendu grâce sur cinq pains d'orge, Jésus avait nourri environ cinq mille hommes [8].

 

Quand Jésus se mit à dire aux gens: « Moi, je suis le pain descendu du ciel [9] », les réactions ne se firent pas attendre. Les Juifs se disaient entre eux: « Cet homme-là n'est-il pas Jésus, fils de Joseph? […] Comment peut-il dire: "Je suis descendu du ciel" [10]? » Jésus ne se laissa pas impressionner. Il continua, en étant de plus en plus clair et de plus en plus explicite. Il proclama à haute voix:

Je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel: si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c'est ma chair pour que le monde ait la vie [11].

 

Les Juifs n'en revenaient pas. Ils se remirent de nouveau à discuter entre eux: « Comment cet homme-là peut-il nous donner sa chair à manger [12]? »

 

Jésus alla jusqu'au bout de sa pensée. Sans hésiter.

Je vous le dis: si vous ne mangez pas la chair du Fils de l'homme, et si vous ne buvez pas son sang, vous n'aurez pas la vie en vous. Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle; et moi je le ressusciterai au dernier jour[13].

Ce n'était pas fini. Il ajouta:

Ma chair est la vraie nourriture, et mon sang est la vraie boisson. Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi je demeure en lui [14].

 

Il avait tout dit ce qu'il avait à dire. Après l'avoir ainsi entendu parler, plusieurs de ses disciples étaient hors d'eux-mêmes. Ils s'écrièrent: « Ce qu'il dit là est intolérable, on ne peut pas continuer à l'écouter[15]! » Et ils le quittèrent.

 

La foi en la présence réelle de Jésus dans l'Eucharistie est un point de non retour. Si on y croit, on est disciple de Jésus. Si on n'y croit pas, on ne peut plus « marcher avec lui [16] ».

 

Les Douze Apôtres étaient encore là. Jésus leur dit: « Voulez-vous partir vous aussi [17]? »

L'apôtre Pierre répondit au nom de tous:

Seigneur, vers qui pourrions-nous aller? Tu as les paroles de la vie éternelle. Quant à nous, nous croyons, et nous savons que tu es le Saint, le Saint de Dieu [18].

 

« Seigneur, vers qui pourrions-nous aller? Tu as les paroles de la vie éternelle. » Chers amis, je vous avoue que je ne relis jamais ces paroles de l'apôtre Pierre, sans émotion.

 

Notre foi repose sur les paroles de Jésus, celles prononcées le soir de la Cène et celles prononcées lors de sa prédication dans la synagogue de Capharnaüm.

 

C'est la foi - la foi aux paroles de Jésus, la foi que Dieu nous donne - qui nous conduit vers l'Eucharistie et nous fait découvrir en elle le Christ vivant.

 

Le Christ vivant se rend présent à nous de diverses manières durant la célébration de l'Eucharistie. Il manifeste sa présence dans la personne du prêtre qui préside. Le concile Vatican II l'a rappelé [19]. Il est présent au milieu de ceux et celles qui se sont réunis en son nom pour rendre grâces à Dieu son Père. Il est présent quand la Parole de Dieu est proclamée, « car c'est lui qui parle tandis qu'on lit dans l'Église les Saintes Écritures [20] ».

Et il est présent « au plus haut point, sous les espèces eucharistiques [21] ».

 

Ces présences sont toutes réelles, mais diverses.  Elles se complètent et s'appellent l'une l'autre. À travers elles, le Christ vient à notre rencontre. À travers elles, nous le rencontrons.

 

Le moment sommet de cette rencontre est celui de la communion au pain et au vin.

 

Il faut ici remarquer qu'en nous unissant au Christ vivant, la communion nous unit aussi entre nous. Nous recevons le corps sacramentel du Christ pour devenir son corps mystique.

 

L'apôtre Paul doit être cité. « Puisqu'il y a un seul pain, écrit-il, la multitude que nous sommes est un seul corps, car nous avons tous part à un seul pain [22]. » Nous devrions nous rappeler ces paroles chaque fois que nous tendons les mains pour recevoir le pain consacré. L'Eucharistie nous rend solidaires. Elle édifie l'Église. Elle construit les communautés chrétiennes. Elle fait de nous des frères et des sœurs dans le Christ.

 

Il faut faire un pas de plus et dire qu'en nous unissant au Christ et entre nous, l'Eucharistie nous solidarise pour qu'ensemble, nous soyons « sel de la terre » et « lumière du monde [23] ». L'Eucharistie n'est pas une action qui nous replie sur nous-mêmes. Elle nous stimule à proclamer la force, la beauté, la richesse et la fécondité de tout ce que le Christ a vécu et enseigné:

l'agapè, c'est-à-dire l'amour,

la non-violence,

l'accueil,

l'entraide,

le partage,

le respect de la vie dans toutes ses formes,

la tolérance

la compassion,

la justice,

le pardon et la réconciliation,

l'espérance.

 

Je termine en citant quelques lignes de l'encyclique intitulée L'Église vit de l'Eucharistie que Jean-Paul II a signée le 17 avril 2003. Le pape attire notre attention sur l'importance de l'Eucharistie en disant:

Ici se trouve le trésor de l'Église, le cœur du monde, le gage du terme auquel aspire tout homme, même inconsciemment [24].

 

Il tire ensuite les conclusions de ces affirmations. Il écrit:

Tout engagement vers la sainteté,

toute action visant à l'accomplissement de la mission de l'Église,

toute mise en œuvre de plans pastoraux,

doit puiser dans le mystère eucharistique

la force nécessaire

et s'orienter vers lui comme vers le sommet.

Dans l'Eucharistie, nous avons Jésus,

nous avons son sacrifice rédempteur,

nous avons sa résurrection,

nous avons le don de l'Esprit,

nous avons l'adoration, l'obéissance et l'amour envers le Père.

Si nous négligions l'Eucharistie,

comment pourrions-nous porter remède à notre indigence [25]?

 

Ces derniers mots, j'aimerais vous les léguer, à l'occasion de notre rencontre, et je serais heureux si vous les gardiez longtemps au fond de votre cœur. Je vous les répète:

Si nous négligions l'Eucharistie, comment pourrions-nous porter remède à notre indigence?

 

Disons-les tous ensemble:

Si nous négligions l'Eucharistie, comment pourrions-nous porter remède à notre indigence?

 

 

 

                       



[1] TOB, Nouveau Testament, Cerf/Les berges et les mages,  1972, p. 45, note o.

[2] Matthieu 2, 2.

[3] Matthieu 28, 20.

[4] Matthieu 18, 20.

[5] Matthieu 25, 35-36.40.

[6] L'annonce du concile a été faite le 25 janvier 1959.

[7] Hébreux 11, 1.

[8] Cf. Jean 6, 1-13.

[9] Jean 6, 41.

[10] Jean 6. 42.

[11] Jean 6, 51.

[12] Jean 6, 52.

[13] Jean 6, 53.

[14] Jean 6, 55-56.

[15] Jean 6, 60.

[16] Jean 6, 66.

[17] Jean 6, 67.

[18] Jean 6, 68-69.

[19] Constitution sur la liturgie, 1963, n° 7.

[20] Ibidem.

[21] Ibidem.

[22] 1 Corinthiens 10, 17.

[23] Matthieu 5, 13-14.

[24] Encyclique L'Église vit de l'Eucharistie, n° 59.

[25] Ibidem, n° 60.