Le 19 août 2005                                                                                  

Catéchèse JMJ – Cologne

Cardinal Jean-Claude Turcotte

 

 

Vivre dans le monde en véritables adorateurs de Dieu

 

 

 

Il y a plus de 2000 ans, des gens venus d'Orient ont accompli un très long voyage avant de frapper à la porte de la maison où se trouvaient Marie et son nouveau-né.

 

Ils étaient peut-être des astrologues babyloniens, ou peut-être des prêtres perses, ou peut-être des sages originaires d'Arabie ou de Syrie. On ne sait pas exactement[1]. Ils n'étaient pas des rois. L'évangile de Matthieu les appelle des mages[2].

 

Ils étaient arrivés là, guidés par une mystérieuse étoile. Disons, plus simplement, que Dieu et leur quête de vérité les avaient conduits jusque-là.

 

En présence de l'enfant qu'ils avaient cherché, ils tombèrent à genoux, se prosternèrent devant lui, l'adorèrent[3]. Après cela, écrit Matthieu, « ils regagnèrent leur pays par un autre chemin[4] ». Par un autre chemin, car ils n'étaient plus les mêmes. La découverte de l'enfant les avait transformés.

 

Quand Jean-Paul II a choisi pour thème des JMJ de 2005 la parole des mages: « Nous avons vu se lever son étoile et nous sommes venus l'adorer[5] », il a souhaité que tous ceux et celles qui se rendraient à Cologne vivent une expérience semblable à celle des mages.

 

Il y a quelques jours, survolant l'Atlantique pour venir en Allemagne, j'ai prié afin que son souhait se réalise. Pour vous et pour moi. Pour vous qui êtes jeunes et pour moi qui ne le suis plus.

 

Il n'y a pas d'âge pour découvrir le Christ et devenir son adorateur. Et lorsqu'on a un jour vécu une telle expérience, tout n'est pas terminé. Loin de là! Il faut vivre de cette expérience chaque jour. Il faut la confirmer. Et nous pouvons êtes appelés à la revivre plus d'une fois. Qui peut prétendre tout connaître du Christ? Qui peut se vanter d'être son parfait adorateur?

 

Devant l'enfant qu'ils avaient cherché, les mages se sont donc prosternés et ils l'ont adoré.

 

Ce mot adorer, je l'entends souvent prononcer. Au Québec, des gens disent parfois: « J'adore mon "char". » Si vous n'êtes pas Québécois, vous vous demandez ce qu'ils adorent. Eh bien! ils adorent leur voiture (a car, en anglais, est devenu "un char", en québécois). Si vous avez été un jour amoureux, je ne serais pas étonné que vous ayez dit à votre bien-aimé(e): « Je t'adore. » C'est courant et ce n'est pas une maladie… ni une hérésie.

J'ai bien des fois entendu des parents me dire: « Cet enfant que nous venons d'avoir, nous l'adorons. » Des personnes disent adorer le cinéma, la musique, les voyages, le tennis, les romans, la biologie, les mathématiques…

 

Adorer, c'est aimer. C'est aimer beaucoup. C'est aimer presque démesurément. C'est être fasciné par quelqu'un ou par quelque chose. C'est être passionné pour quelqu'un ou pour quelque chose. C'est être fortement attaché à quelqu'un ou à quelque chose. Adorer, au sens où je l'entends ici, c'est placer en tête de liste, une personne, une réalité, une activité qui nous tient extrêmement à cœur.

 

Les mages sont devenus des adorateurs de Jésus. Ils se sont courbés, ils se sont prosternés devant lui. Leur geste était chargé d'admiration, de vénération et d'amour.

 

Dans la Bible, il est écrit que Dieu seul doit être adoré. Personne d'autre. Rien d'autre[6]. En affirmant que les mages ont adoré Jésus, l'évangéliste Matthieu donne donc à entendre que, dès sa naissance, il y avait du divin dans cet enfant.

 

Nous savons ce qui est arrivé à Jésus. Il est passé parmi les siens en ne faisant que le bien[7]. Il a prêché au nom de Dieu, son Père. Il a vécu sa passion, sa mort, puis il est ressuscité. Au sein de l'Église et en union avec elle, nous reconnaissons en lui le Fils de Dieu. C'est pourquoi nous n'hésitons pas à l'adorer.

 

Nous l'adorons, par exemple, durant l'Eucharistie, quand le pain et le vin consacrés sont présentés à notre regard. Nous l'adorons de nouveau quand, avant de nous en nourrir, nous tenons le pain consacré déposé dans notre main. Il est normal que nous l'adorions chaque fois que nous nous mettons en prière. Quand j'allais à l'école primaire, nos professeurs nous invitaient à faire une prière au début de la journée. Ils disaient: « Mettons-nous en présence de Dieu, et adorons-le. »

 

Ces gestes d'adoration, que nous pouvons poser plus ou moins souvent, ne suffisent cependant pas pour faire de nous les adorateurs de Dieu que nous sommes appelés à devenir.

 

Ces adorateurs que nous devons devenir sont ceux-là dont Jésus a parlé en conversant avec la Samaritaine à qui il avait demandé à boire, dans la ville de Sykar, au bord du puits de Jacob.

 

Cette femme se demandait où Dieu devait être adoré: sur le mont Garizim ou dans le sanctuaire de Jérusalem? Jésus lui répondit:

Femme, crois-moi; l'heure vient où vous n'irez plus ni sur cette montagne ni à Jérusalem pour adorer le Père. […] L'heure vient – et c'est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité: tels sont les adorateurs que recherche le Père[8].

 

En parlant ainsi, Jésus cherchait à lui faire comprendre que ce n'est pas le lieu où l'on adore qui importe, mais la manière dont on adore. Les adorateurs que Dieu aime et désire sont ceux qui l'adorent « en esprit et en vérité ». Ce sont ceux qui vivent de son esprit, en progressant constamment dans leur recherche de la vérité. En d'autres mots, les vrais adorateurs sont ceux qui, dans la sagesse et la force de l'Esprit de Dieu et de l'Esprit du Christ, s'efforcent, jour après jour, de conformer leur vie au vouloir divin et s'appliquent à construire déjà sur terre un monde digne de Dieu, et qui réponde à ses aspirations. Ce n'est pas l'œuvre d'un jour ni d'une année. C'est l'œuvre d'une vie.

 

Dans le traité qu'il a rédigé sur la perfection chrétienne, saint Grégoire de Nysse écrit que « Trois choses caractérisent la vie du chrétien: l'action, la parole, la pensée ».

« Parmi elles, précise-t-il, la principale est la pensée. après la pensée, vient la parole, qui révèle par les mots la pensée imprimée dans l'âme. Après l'esprit et le langage, vient l'action qui met en œuvre ce que l'on a pensé[9] ».

 

Ce que saint Grégoire affirme de la vie chrétienne s'applique à l'existence des adorateurs de Dieu.

 

La pensée est première. Comment être un adorateur de Dieu sans d'abord le connaître? La connaissance dont parle saint Grégoire n'est pas une connaissance rationnelle et froide. Elle est expérientielle et vitale. Dieu doit être connu comme un vivant, et non pas simplement comme un premier moteur ou un dynamisme qui donne vie à la vie. Dieu est un être qui pense et qui aime, qui souffre et se réjouit. Il doit être appréhendé et rejoint par le cœur tout autant que par la raison. Je me souviens avoir lu qu'en disant « je crois en Dieu », Voltaire ajoutait souvent « … et je l'aime ». La vraie connaissance de Dieu engendre l'amour.

 

Saint Grégoire demande que cette connaissance aimante de Dieu s'exprime en paroles. Les paroles peuvent n'être que du vent. Ce n'est cependant pas leur vocation. La parole est nécessaire pour nommer les choses, pour dire ce qu'on pense, ce qu'on ressent, ce qu'on désire, ce qu'on aime, ce qu'on redoute, ce qu'on vénère, ce qu'on réprouve, ce qu'on espère…

 

Il arrive souvent qu'une épouse demande à son mari: M'aimes-tu? » Elle a besoin d'entendre dire « Mais oui! je t'aime », pour être certaine de l'amour qu'on lui porte. Et souvent, après avoir entendu « Mais oui! je t'aime », elle repose sa question: « M'aimes-tu vraiment? »

 

Il y a une quarantaine d'années, on a construit dans le nord du Québec plusieurs barrages électriques le long de la rivière Manicouagan. Le plus important se nomme Manic-5. Les hommes qui allaient travailler dans le nord devaient quitter leur famille durant de longues périodes de l'année. Un de nos chansonniers, Georges Dor, s'est inspiré de cette situation pour composer une chanson dans laquelle un travailleur écrit à sa femme. Cette chanson s'appelle La Manic. Elle dit ceci:

« Si tu savais comme on s'ennuie à la Manic

Tu m'écrirais bien plus souvent à la Manicouagan

Si t'as pas grand-chose à me dire

Écris cent fois les mots « je t'aime »

Ça fera le plus beau des poèmes

Je le lirai cent fois

Cent fois cent fois c'est pas beaucoup

Pour ceux qui s'aiment »

 

Un jour, après sa résurrection, alors qu'il venait de déjeuner avec ses disciples, Jésus regarda Simon-Pierre dans les yeux et il lui dit:

Simon, fils de Jean, m'aimes-tu plus que ceux-ci?

Pierre répondit:

Oui, Seigneur, je t'aime, tu le sais.

Jésus lui dit une deuxième fois:

Simon, fils de Jean, m'aimes-tu?

Pierre répondit de nouveau:

Oui, Seigneur, je t'aime, tu le sais.

Jésus posa sa question une troisième fois:

Simon, fils de Jean, est-ce que tu m'aimes[10]?

 

Les mots de notre connaissance de Dieu et de notre connaissance du Christ doivent devenir des mots qui disent notre amour, et les mots qui disent notre amour doivent devenir des poèmes à chanter aux femmes et aux hommes de notre temps.

 

Aussi, après avoir parlé de la pensée et de la parole, saint Grégoire de Nysse en vient à l'action. Elle est nécessaire à tous ceux et celles qui désirent vivre une vie chrétienne parfaite. Elle est requise de ceux et celles qui veulent « vivre dans le monde en véritables adorateurs de Dieu ».

 

Il existe plusieurs manières de « vivre dans le monde en véritables adorateurs de Dieu ».

 

Certains le font en consacrant à Dieu leur vie entière. Ils se font moines ou moniales, religieux ou religieuses. Ils deviennent membres de communautés nouvelles. Ils se font prêtres. Il se peut que certaines et certains d'entre vous soient appelés à devenir adorateurs et témoins de Dieu de cette manière.

 

« Viens, suis-moi ». Cet appel, Jésus l'a autrefois adressé à diverses personnes. Il l'a adressé à un scribe, à Lévi qui était collecteur d'impôts, à un homme qui possédait de grands biens, à Philippe et à Pierre[11]. Il le fait retentir encore aujourd'hui, partout dans le monde. Il appelle des hommes et des femmes, jeunes ou moins jeunes.

 

La question à se poser n'est pas: Qui donc appelle-t-il? Elle est plutôt: Ne serait-ce pas moi qu'il appelle?

 

Le plus grand nombre des adorateurs de Dieu vivent cependant en plein monde. Ce qui ne les dispense pas de témoigner de l'amour que Dieu porte au monde et de la richesse du message du Christ. À l'occasion de l'arrivée de l'an 2000, Jean-Paul II a exhorté tous les chrétiens et les chrétiennes à construire « la civilisation de l'amour, fondée sur les valeurs universelles de paix, de solidarité, de justice et de liberté, qui trouvent dans le Christ leur plein accomplissement[12] ».

 

Les adorateurs de Dieu témoignent chacun à leur manière. Ils le font en exerçant leur profession ou leur métier. Ils le font selon leurs talents, selon les circonstances et selon leur situation de vie. Le plus souvent, ils ne parlent pas explicitement de l'amour divin qui les habite et du Christ dont ils se savent aimés. Mais ils sont toujours prêts à en parler, comme le recommande l'apôtre Pierre: « Vous devez toujours être prêts à vous expliquer devant tous ceux qui vous demandent de rendre compte de l'espérance qui est en vous, écrit-il; faites-le avec douceur et respect[13]. »

 

Dans une lettre qu'il adressait à un nommé Diognète pour lui expliquer qui étaient les chrétiens et comment ils vivaient, un auteur anonyme du IIe siècle s'exprimait ainsi:

Les chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les vêtements. Ils n'habitent pas de villes qui leur soient propres, ils ne se servent pas de quelque dialecte extraordinaire, leur genre de vie n'a rien de singulier. […] ils se conforment aux usages locaux pour les vêtements, la nourriture et la manière de vivre. […] Ils s'acquittent de tous leurs devoirs de citoyens, et supportent toutes les charges comme des étrangers. […] Ils sont dans la chair, mais ne vivent pas selon la chair. Ils passent leur vie sur la terre, mais sont citoyens du ciel. Ils obéissent aux lois établies et leur manière de vivre l'emporte en perfection sur les lois […] En un mot, ce que l'âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde[14].

 

Avant cet auteur anonyme, Jésus avait invité les siens à être « sel de la terre » et « lumière du monde » [15].

 

Dans notre monde comme dans celui d'autrefois, les adorateurs de Dieu témoignent donc d'abord par la qualité de leur vie. Mais, en temps opportun, ils savent prendre la parole, poser des gestes et s'engager explicitement au nom de la foi, de l'espérance et de l'amour qui les habitent.

 

Ce n'est pas facile, car le monde dans lequel nous vivons manifeste souvent son indifférence à l'égard de Dieu et du message évangélique. Ni l'un ni l'autre ne lui paraissent pertinents pour construire la civilisation nouvelle et meilleure à laquelle l'humanité aspire. Les adorateurs de Dieu – vous les jeunes et nous les moins jeunes - nous croyons au contraire que Dieu, le Christ et son message sont porteurs d'humanité. Ils tracent des chemins de paix, de justice, de solidarité, de partage, de réconciliation, de vérité, de vie et de renouveau, dont notre monde a grand besoin et dont il peut tirer grand profit.

 

C'est pourquoi, vivre dans le monde en véritable adorateur de Dieu, c'est être semeur d'évangile. La vocation du semeur est de semer largement. Le semeur voudrait que tout être, dans monde - riche ou pauvre, grand ou petit, heureux ou malheureux - soit rejoint par la parole de vie qu'il sème au nom du Christ Jésus. Le semeur ne se préoccupe pas de savoir si ce qu'il sème porte du fruit. Il sait que viendra le temps de la récolte. Mais il ne sait pas quand.

 

Le semeur d'évangile vit dans l'espérance. Il n'oublie jamais que Dieu travaille alors que tout dort. Et il est assuré qu'à son heure, Dieu prendra tout en main et fera en sorte  que la moindre parole prononcée, que le plus petit verre d'eau donné, que le moindre soutien apporté… porteront leur fruit. Beaucoup de fruit. Le semeur n'en doute pas: ce qui est semé aujourd'hui deviendra demain un grand arbre, plus grand que tous les autres, dans lequel les oiseaux viendront faire leur nid[16].

 

Le semeur sait que, pour porter du fruit, ce qui est mis en terre doit traverser la mort. Le semeur n'oublie pas qu'il n'est ni plus grand, ni plus fort, ni plus sage, ni plus habile que son maître. Le semeur ne recule donc pas devant l'épreuve, l'échec ou la souffrance. Il tient bon. Il se montre courageux et patient.

 

Chers amis, vous le comprenez, ce que je dis en m'inspirant de la parabole du semeur me concerne et vous concerne. Nous le savons bien, et nous ne cherchons pas à nous le cacher, vivre chrétiennement aujourd'hui est une aventure exigeante. Vivre chrétiennement en ne mettant pas sa foi sous le boisseau, mais en osant en témoigner ouvertement est plus exigeant encore. C'est parfois une aventure périlleuse.

 

Aujourd'hui, les fils et les filles de l'Église, les témoins porteurs d'Évangile, les adorateurs de Dieu ne sont pas très souvent les bienvenus. N'espérons pas être mieux traités que le Christ en qui nous croyons. C'est en étendant les bras sur une croix, qu'il a pleinement révélé le visage amoureux de son Père.

 

La vie chrétienne est pascale. Ne détournons pas notre regard de ce haut lieu – le Calvaire - d'où la vie a jailli en abondance. La source de cette vie,  le Christ crucifié, était « scandale pour les Juifs, folie pour les peuples païens[17] ». Rien n'a changé. Mais, pour ceux et celles qui tendent vers lui leur cœur et leurs mains, le Crucifié est « puissance de Dieu et sagesse de Dieu[18] ».

 

Ne détournons pas de lui notre regard. C'est grâce à lui et unis à lui que nous pouvons « vivre dans le monde en véritables adorateurs de Dieu ».

                                                                                                           



[1] Voir Dictionnaire encyclopédique de la bible, Brepols/Maredsous, (Iris diffusion Inc., Montréal), 1987, p. 767.

[2] Matthieu 2, 1.

[3] Matthieu 2, 11.

[4] Matthieu 2, 12.

[5] Matthieu 2, 2.

[6] Voir Luc 4, 8 où Jésus cite Deutéronome 6, 13.

[7] Actes 10, 38.

[8] Jean 4, 21-23.

[9] Dans le Livre des jours, Cerf/Desclée de Brouwer/Desclée/Mame, 1976, mardi de la 12e  semaine, p. 765.

[10] Jean 21, 15-17.

[11] Voir Mathieu 8, 22; Marc 2, 14; 10, 21; Jean 1, 44; 21, 19.21.

[12] Lettre apostolique Tertio millennio adveniente, 10 novembre 1994, no 52.

[13] 1 Pierre 3, 15-16.

[14] Cité dans Livre des jours, petit format, p. 426.

[15] Matthieu 5, 13.14.

[16] Voir Matthieu 13, 32.

[17] 1 Corinthiens 1, 23.

[18] 1 Corinthiens 1, 24.