FORUM DE LA CECC AVEC LES

ASSOCIATIONS NATIONALES

« LA JUSTICE SOCIALE : DE LA PAROLE AUX ACTES »

 

Allocution de

Joe Gunn, directeur des Affaires sociales, CECC

Les principaux défis liés à la justice sociale aujourd’hui au Canada

 

Samedi le 24 avril 2004

Maison-mère des Sœurs de la Charité, Ottawa

 

Bonjour,

On m'a demandé d’aborder deux sujets avec vous aujourd'hui. Je commencerai par décrire quelques-uns des principaux défis auxquels font face les mouvements canadiens en faveur de la justice sociale qui oeuvrent au sein de l’Église. Puis, je ferai une rétrospective semblable à celle décrite dans le petit livre violet que vous avez devant vous : « Un appel à la tradition prophétique ». Mais je souhaite aller plus loin que cela et provoquer votre pensée ou vos souvenirs les plus ‘dangereux’. Par la suite, je tenterai d’amorcer une réflexion, que vous pourrez compléter plus tard en petits groupes, à propos de certains messages des évêques qui ont influencé la vie des Canadiennes et des Canadiens catholiques. J’espère que vous serez d’accord avec quelques-unes de mes affirmations, même si je sais pertinemment que l’expérience de l’action catholique pour la justice et la paix n’est pas la même dans chacune des régions de notre grand pays. Grâce à vos propres expériences ou même (à Dieu ne plaise) vos désaccords, nous pourrons avoir des échanges très intéressants.

 

Les défis d’aujourd’hui

 

Tout en sollicitant votre patience, permettez-moi quelques observations d’ordre général qui pourront délimiter le contexte de notre discussion au sujet des défis en matière de justice sociale aujourd’hui.

 

En 1977, j’étais dans la vingtaine (il y a de cela très longtemps!) et je travaillais pour l’action sociale dans un diocèse de l’Ouest canadien. Les évêques publièrent alors un document intitulé : « Appel pour la justice : une société à refaire ». Je me suis servi de ce document à plusieurs reprises lors de rencontres dans des salles glaciales d’églises des Prairies. On y disait : « […] notre pays est encore profondément marqué par les fondateurs du capitalisme libéral » et (de manière inconsciente peut-être) « nous perpétuons leur héritage, car leurs idées ont modelé nos institutions.» Les évêques poursuivaient en brossant un portrait négatif des « aspirations matérialistes qui constituent maintenant une ‘religion économique’ ».

 

Pour deux raisons, je vous fais grâce de la liste des priorités de la Commission des affaires sociales ou, pire encore, d’une liste ‘d’épicerie’ énumérant les réalités épouvantables qui persistent dans le monde. En tout premier lieu et comme vous le savez sans doute, le monde et les humains qui l’habitent sont foncièrement bons. (Contrairement à la croyance populaire, les gens qui oeuvrent en justice sociale ont un très bon sens de l’humour!) En second lieu, vos organismes ont très certainement leurs propres priorités et leurs défis à relever; il ne s’agit pas d’être en compétition et je ne voudrais surtout pas être accusé d’en oublier ou de ne pas prioriser davantage un élément ou l’autre! Nos discussions d’aujourd’hui seront balisées par la déclaration de 1977 – la visée des évêques y était juste et nous nous en inspirerons pour pousser plus loin notre réflexion. Comment ferons-nous face à cette « religion économique » qui est en train d’étouffer la foi du peuple de Dieu, de détruire notre capacité de vivre dans une communauté mondiale solidaire et juste et qui finalement nous conduit à détruire la création de Dieu?

 

Peu importe le champ de travail qui préoccupe le plus votre association, peu importe à quel ministère votre vocation vous a conduit, cette question structurelle                                                                                      s’adresse à nous tous.

 

Au début de l’année, j’ai assisté à une conférence de Douglas Meeks, un théologien américain protestant. Vous avez probablement entendu parler de lui ou du livre qu’il a écrit, il y a une douzaine d’années, et qui s’intitule : « God the Economist ». M. Meeks nous rappelait que le terme économie était un mot ancien qui désignait (oikos + nomos) littéralement «  la loi ou la gestion de la maisonnée, ‘l’économie domestique’». Jusqu’au 17e siècle, approfondir l’économie signifiait approfondir la question suivante : « Est-ce que tout un chacun dans une ‘maisonnée’ a ce qu’il  faut pour vivre? ». Est-ce que chacun ou chacune arrivera à survivre (sur-vivre = passer à travers la vie) aujourd’hui, et même à prospérer si possible? L’économie était liée à la communauté. En fait, il était clairement établi que l’économie existait pour être au service de la communauté.

 

La difficulté que présentent les économies modernes, particulièrement avec la montée des économies néoclassiques à la fin du 19e siècle, dit Meeks, c’est que l’ancienne question de la subsistance a été abandonnée - comme élément central - par les économies. Dans la modernité, la façon de former et de soutenir une communauté ou encore la manière dont les membres d’un ‘foyer domestique ou d’une maisonnée’ sont reliés entre eux, sont souvent des préoccupations dissociées des questions d’économie. De nos jours, nous voyons fréquemment des communautés qui existent pour servir l’économie.

 

La logique du marché 

 

Meeks décrit ainsi la difficulté de juxtaposer théologie et économie : la logique absolue qui prévaut aujourd’hui dans nos sociétés, c’est la « logique du marché ». Une conclusion à laquelle les évêques canadiens sont arrivés en 1977, bien avant Meeks! La logique de marché, ou ce que Karl Polanyi appelait « la société de marché » dans « The Great Transformation » en 1944, pourrait bien être le seul concept qui s’approche d’une conjoncture omniprésente universellement aujourd’hui. Mais nous ne sommes pas ici pour récuser l’impressionnant succès du marché moderne ou ses bienfaits potentiels. Cependant, il demeure qu’un grand nombre des postulats du marché détruisent la possibilité pour les chrétiens de s’insérer dans la dynamique de l’économie et réduisent de plus en plus l’espace public dans lequel l’Église peut exister (Meeks).

 

La prétention du marché moderne de pouvoir façonner le comportement des masses sans faire usage de la force ou de l’autorité (la « main invisible » d’Adam Smith?) constitue un attrait certain. Ainsi, la violence de l’État ou l’autorité de l’Église peuvent être remplacées par de simples relations d’échange. Il en résulte un ensemble de lois ‘économistes’ où les décisions sont prises à notre place. Meeks continue en disant  que le marché nous permet d’éviter les rencontres et les prises de décisions publiques, et transforme le citoyen de la « polis » (ou le disciple de la communauté ecclésiale) en consommateur.

 

La plupart d’entre nous n’avons pas sérieusement analysé les effets du ‘marché libre’ sur notre vie de foi. Le développement du capitalisme mondial a créé un « écart croissant » entre les riches et les pauvres, mais également une dépréciation des salaires pour la moyenne des gens à travers le monde. Ces derniers doivent travailler plus longtemps pour réussir à payer leurs factures et rester à flot. Ce qui a voulu dire moins de temps pour réfléchir et pour prier, des postes fractionnés, des heures de travail plus longues et des déplacements dévastateurs. L’unité familiale est assiégée et, comme l’annonçait Statistique Canada cette semaine, les taux de natalité sont en chute libre. Aujourd’hui, l’accroissement de la mobilité dans un marché du travail précaire affaiblit les relations interpersonnelles; celles d’avec nos proches qui nous ont appris à vivre. Et, comme l’écrivait un de mes vieux professeurs de l’école secondaire, M. Ted Schmidt : « L’incessante flatterie du « moi » et du « choix » que fait miroiter le marché libre, a réussi à nous séparer du Corps souffrant, des marginalisés perdants à qui Jésus s’est particulièrement identifié.»

 

La mondialisation, sous une économie néolibérale, a consenti aux dogmes tyranniques du marché libre: tu ne taxeras pas, tu ne dépenseras pas, tu n’interviendras pas ou tu ne tempéreras pas (Ted Schmidt). S’il en était autrement aujourd’hui, si nous pouvions réellement concevoir l’économie comme la bonne gestion de nos économies domestiques (‘maisonnée’) communes, ne serions–nous pas outragés qu’un enfant canadien sur six vive dans la pauvreté? Laisserions-nous aller les choses alors que les Nations unies nous disent que 42,000 personnes mourront aujourd’hui de la faim et de maladies faciles à prévenir? Aurions-nous créé un monde au sein duquel la moitié d’entre nous subsistons avec moins de $2.00 par jour? Et ici au Canada, comment expliquons-nous que depuis 1997 nous avons réduit notre dette nationale de 50 milliards de dollars au lieu de répondre aux urgences sociales auxquelles vos associations sont confrontées tous les jours?

 

Dans une société dominée par la logique du marché telle que la nôtre, non seulement les articles manufacturés, mais aussi les biens publics sont produits et distribués comme des marchandises.

 

Mais l’Église a toujours su que l’on ne peut pas distribuer le savoir d’une génération à l’autre selon la logique de l’échange. La raison pour laquelle plusieurs d’entre nous avons fréquenté les écoles catholiques c’est que nos parents étaient convaincus de deux choses : que la connaissance devait être reliée à l’Évangile et qu’aucune personne capable d’apprendre ne devrait être exclue par manque de moyens financiers.

 

Les soins de santé ne devraient pas, non plus, être dispensés selon la logique de l’échange. L’hospitalité est au cœur de la vie chrétienne (Rm 12, 13). Les hôpitaux fonctionnaient au départ à la manière dont l’Église pratiquait l’hospitalité, ouvrant ses maisons aux étrangers, aux pauvres, aux gens de passage et aux sans logis. L’Association catholique canadienne de la santé du Canada pourrait nous entretenir longuement de la lutte pour maintenir ce charisme dans les institutions catholiques de soins de santé aujourd’hui.

 

Les chrétiens s’accordent pour dire que « le nécessaire » pour vivre ne peut pas être considéré exclusivement de l’ordre des biens de consommation. Ils doivent également être d’accord avec le fait que ceux et celles qui n’ont rien pour marchander (ou faire des échanges) ne peuvent pas être mis de côté. Toutefois, dans une société de marché, tout – en principe - peut être distribué comme un bien de consommation. Prenez par exemple la campagne sur l’eau, lancée cette année par l’Organisation catholique canadienne pour le Développement et la Paix. Tout est à vendre. Selon mon expérience et dans ma propre vie, je constate que le défi contemporain des chrétiens consiste précisément à décider chaque jour et de toutes les manières : « Je ne suis pas à vendre; mes valeurs ne sont pas à vendre; chaque jour je dois repérer les lieux et les circonstances où je dois dire NON! aux valeurs du marché en m’efforçant d’accepter et d’atteindre les valeurs chrétiennes ».

 

Et notre Église n’a pas à se conformer à la logique du marché (pas plus qu’elle n’a eu à se conformer à l’esclavagisme, aux sociétés féodales ou mercantilistes). Dans le contexte actuel, nous ne pouvons ni ne devrions tenter de réinventer les hôpitaux, les écoles et les autres institutions catholiques, non vraiment pas. Mais nous pouvons interpeller les Églises afin qu’elles s’efforcent d’être une ‘économie alternative’ à l’image de notre Tradition et de nos racines bibliques, de sorte que la gérance de la ‘maisonnée’ englobe toute la communauté terrestre. Comme l’écrivait Meeks : « Dieu a racheté le monde en devenant l’esclave de tous (dans le sens de tous les membres de la ‘maisonnée’), le serviteur de toute la création (vue aussi comme ‘maisonnée’). » De même, me semble-t-il, cet énoncé de Meeks devrait inspirer le rôle des chrétiens : s’efforcer de faire passer la justice sociale « de la parole aux actes »; ce qui nous permettrait de devenir des participants plutôt que des spectateurs dans l’histoire de la rédemption.  

 

Réflexions sur l’enseignement et l’action sociale catholiques au Canada

 

Il y a eu de nombreux exemples dans l’histoire canadienne de l’action sociale de l’Église et de son enseignement où la vie avec Dieu a conduit des chrétiens à rendre notre monde plus humain. Une partie de notre réflexion d’aujourd’hui consistera à réfléchir pour comprendre comment de telles actions stimulent notre imagination et inspirent nos actions en faveur de la justice, et en quelles circonstances, à l’avenir, nous pourrions élaborer des actions similaires pour les autres. Puisque je travaille pour la CECC depuis 10 ans, je me servirai d’exemples puisés à même mon travail. Cependant, nous savons tous que plusieurs des expériences qui ont connu le plus de succès n’ont pas été initiées par la hiérarchie.

 

Permettez-moi tout d’abord de faire deux observations d’ordre général qui, d’après moi, sont d’une extrême importance. Je pense que c’est Jessie Jackson qui disait que tout texte sans contexte est un prétexte. La pensée sociale catholique canadienne doit être comprise à la lumière de la conjoncture socio-politique dans laquelle les événements se sont déroulés. Nous ne pouvons pas citer tout bonnement des textes en raison de leurs accents poétiques ou parce qu’ils sont inspirants; et prétendre que puisque par le passé nous avons fait telle ou telle déclaration, nous n’avons plus besoin aujourd’hui d’approfondir notre ministère d’enseignement de la pensée sociale catholique. Nous pouvons et devrions tous être invités à développer et à mettre en œuvre cette pensée vivante et dynamique.

 

Deuxièmement, il est important de considérer que les instaurateurs de la pensée sociale catholique canadienne avaient une méthodologie. Cette méthodologie s’est modifiée et poursuit sa maturation, encore aujourd’hui. Je crois que - dans les efforts du début - les célèbres assises méthodologiques des groupes de l’Action catholique, développées par Mgr Cardijn, le «voir-juger-agir»,  ont été d’une importance capitale. En 1976, dans leur message de la Fête du travail « De la parole aux actes », les évêques suggéraient une méthodologie pastorale selon six lignes directrices pour aider les chrétiens à grandir dans leur apostolat social (lire la page 25 dans « Un appel à la tradition prophétique »). Il est dit dans le texte : « Dans plusieurs milieux paroissiaux, l’emphase a été mise sur le sixième énoncé, tandis qu’ailleurs on s’en est surtout tenu au premier. »

 

Plus tard, en 1983, une méthodologie pastorale révisée – en ce qui a trait à l’engagement dans le domaine social - a été proposée par la Commission épiscopale des affaires sociales (voir page 32). Il y avait dorénavant cinq étapes au lieu de six. Il est intéressant de repérer l’évolution de la pensée qui a conduit à l’élaboration de cette pédagogie plus affinée.

 

Finalement, si vous avez vu la déclaration sur l’impératif écologique chrétien, diffusée l’an passé à l’occasion de la fête de saint François d’Assise, vous avez probablement constaté que la Commission des affaires sociales veut que nos analyses et notre sensibilité face à l’environnement imprègnent cette pédagogie en y ajoutant ce nouvel élément et en proposant une série de recommandations et d’actions.

 

Ce que j’ai trouvé très intéressant, quant à moi, c’est d’encourager de petits groupes à tenter d’utiliser cette méthodologie pour aider ensuite la Commission des affaires sociales elle-même à développer son action en suivant ces mêmes lignes directrices fort utiles. Je sais par expérience que lorsque nous sommes en mesure de conserver une pédagogie pastorale, notre travail devient fructueux.

 

Quelques exemples

 

J’espère que vous avez tous eu la chance de lire le dernier message pastoral de la Commission des affaires sociales : « Tu épargnes tout, parce que tout est à toi, Maître ami de la vie » sur l’impératif écologique chrétien. C’est un document important; car en 1994, malgré un travail de plus d’une année, la Commission a été incapable de produire un message pastoral sur ce thème. Aujourd’hui, grâce à une présentation attrayante, la diffusion du message a été une belle réussite, nous suggérant que les paroissiens utilisent un document quand il est visuellement captivant autant qu’inspirant. Ce qui me frappe, dans ce cas-ci, c’est que cette lettre pastorale est non seulement analytique mais presque poétique, à tout le moins évocatrice; et de plus, elle contient une section qui suggère des actions concrètes et accessibles à tous. En vertu de la demande inattendue, nous en sommes actuellement à la troisième réimpression et le projet s’est autofinancé.

 

Mais pourquoi ne pas commencer en 1983, par la déclaration très bien connue des évêques du Canada : « Jalons d’éthique et réflexions sur la crise économique ». Aucun autre document ecclésial n’a provoqué de réaction équivalente dans l’histoire canadienne (voir page 28).

 

D’où est venu un tel intérêt? La raison principale fut que les Canadiennes et les Canadiens étaient prêts à entendre un tel message. Les gens souffraient, le chômage inquiétait tout le monde et la récession semblait avoir été délibérément engendrée par le Gouvernement. Et même si l’Église se prononçait sur ces enjeux depuis des années, les médias et le grand public furent étonnés que les évêques prennent la parole sur cette question.

 

Une autre raison expliquant la grande popularité du message, c’est qu’un des grands leaders de l’Église canadienne sembla s’opposer publiquement au contenu du document. Mais le fait que le Cardinal Carter et le Premier ministre Pierre Trudeau se saisirent publiquement de la déclaration des évêques a certainement contribué à mettre le document à la une des médias!

 

Je dois également ajouter que les membres du personnel avait choisi un temps parfait pour sa diffusion : durant les vacances de Noël, une époque de l’année où la nouvelle médiatique est généralement au ralenti. De plus, il faut dire que la controverse joua bien son rôle. Personne n’attendait de réponse… Mon ancien collègue, Bernard Dufresne (alors codirecteur du Bureau des affaires sociales), quitta le bureau pour un congé de paternité juste au moment de la diffusion de la lettre pastorale. C’est alors que la tempête éclata!

 

Mais la raison principale de l’impact de cette déclaration est, bien sûr, que cette dernière contenait un message des plus percutants. Sans complaisance, les évêques dépeignaient la réalité du temps comme relevant «  d’un désordre moral » dans l’économie, désordre « symptomatique d’une crise structurelle beaucoup plus vaste au sein du système international du capitalisme. » Les évêques avaient quelque chose à dire et l’ont bien dit. Les Canadiennes et les Canadiens ont alors réagi.

 

Bien qu’il y ait eu plusieurs autres excellentes déclarations sociales des évêques catholiques du Canada, une seule a fait l’objet de la première nouvelle au moment du téléjournal ( au réseau anglais de Radio-Canada ) depuis 1983. Le 17 octobre 1996, Peter Mansbridge soulignait au bulletin de nouvelles de la CBC la diffusion de la déclaration des évêques : « La lutte à la pauvreté : un signe d’espérance pour notre monde ». Il est intéressant de noter que les évêques n’ont pas rendu public ce document à Ottawa, mais à Halifax dans les locaux d’une ‘soupe populaire’, avec le concours d’activistes de la lutte anti-pauvreté, à l’occasion de la « Journée internationale pour l’élimination de la pauvreté ». J’ignore si vous avez lu ce document, mais ce fut le premier message affiché sur le nouveau site Internet de la CECC (voir pages 38-39 dans le livret intitulé « Un appel à la tradition prophétique »).

 

Pour le bénéfice de notre réflexion d’aujourd’hui, je veux également faire mention  d’une autre expérience plus récente concernant l’action sociale catholique, une expérience que j’ai vécue en avril 2001, lors du Sommet des Amériques de Québec. Durant les premiers jours de la semaine, je participais à un Forum sur les droits de la personne, j’y donnais une conférence au nom des Églises. Je partageais un lit superposé avec un leader autochtone de la Colombie dont la terre avait été inondée par un barrage, un projet financé par des Canadiens. (Pas moins de deux mois plus tard, mon ami Kimy a été kidnappé dans sa ville par des membres de la droite - une escouade de la mort - et personne n’a entendu parler de lui depuis ce temps).

 

Après le Sommet, je me rappelle avoir écrit un article pour le Catholic Register comparant mon expérience à une retraite d’une semaine. Sauf que l’odeur de l’encens était celle des gaz fumigènes. J’ai passé des jours à réfléchir à des enjeux cruciaux pour tout croyant : la protestation pacifique, la désobéissance civile et la violence, l’avenir de la démocratie, la justice économique et sociale et l’avenir environnemental des hémisphères. Je me suis demandé comment les communautés catholiques peuvent, si elles veulent que leur discours soit considéré pertinent, communiquer leur sagesse et leur expérience à ceux et celles qui partagent ce questionnement.

 

L’Église était présente à ce sommet de plusieurs façons. D’un ton animé, Mgr Jean Gagnon a raconté à un des groupes son récent voyage dans un maquis septentrional du Mexique, nous décrivant les conditions économiques comme étant de « l’esclavage économique ». Cet évêque - qui était alors président de la Commission des affaires sociales – a aussi assisté à une partie du Forum sur les droits de la personne et participé toute la nuit à la vigile de prière.  La déclaration des évêques canadiens lors du Sommet — « Qu’il n’y ait pas d’exclus »—, rendue publique en conférence de presse à Québec  par le secrétaire général de la CECC et Mgr Maurice Couture, a été très bien et unanimement accueillie, particulièrement par les Latino-américains qui disaient souhaiter que leurs Églises particulières questionnent le « libre échange ». Mgr Couture a pris la parole avec éloquence lors de la clôture du Sommet des peuples, de même qu’à l’occasion de la prière pour les chefs d’États.

 

Mais, malgré toutes ces activités, je n’ai pu m’empêcher de me demander si les dizaines de milliers de jeunes descendus dans les rues avaient le sentiment que les Églises partageaient leurs préoccupations primordiales, soit le commerce équitable et l’environnement. Plusieurs d’entre eux étaient déterminés à affronter la forteresse, protégée par un mur qui incarnait parfaitement la distance qui les séparait de la possibilité d’influencer ces forces en train de modeler leurs vies. Pour ces jeunes de Québec, tant d’institutions semblaient étrangères et inopérantes : le Parlement et les élections, par exemple; et peut-être même l’Église.

 

L’incroyable et vigoureux engagement d’un très grand nombre de jeunes en faveur d’un monde meilleur provient chez eux d’une zone très profonde. Alors que j’ai eu la chance, à l’âge de 21 ans, en quête de travail pour la première fois, de me voir offrir en Église deux emplois liés à la justice sociale, je me demande si nous faisons aujourd’hui de la place à cette nouvelle génération pour qu’elle trouve une source spirituelle et un exemple valable capable d’orienter ses ardents désirs de paix et de justice.

 

Parce que, comme vous le savez tous, pas même les paroissiens de nos communautés - les plus jeunes encore moins - ne connaissent les prises de position sociales de l’Église. Nous faisons souvent allusion à l’enseignement social de l’Église comme étant notre secret le mieux gardé!

 

J’ai pu vérifier cela quand la CECC m’a demandé de compiler les réponses des diocèses canadiens sur les lineamenta pour le Synode de l’Amérique. Trois conclusions majeures se sont dégagées : Premièrement, dans chacune des paroisses, les gens croyaient faire un très grand nombre d’activités socialement utiles, et ils avaient raison! Deuxièmement, ces activités se situaient immanquablement au niveau d’un service social, au lieu d’un changement social. Troisièmement, les personnes engagées dans ce ministère n’avaient aucune idée de ce que les autres, même ceux de la paroisse voisine ou encore ceux des services diocésains, pouvaient faire en termes de justice sociale. Mais ils étaient à peu près unanimes à dire que l’Église n’en faisait pas assez!

 

J’aimerais utiliser ici l’image des ‘deux pieds’ de la justice sociale pour illustrer le nécessaire équilibre entre les activités impliquant un service social et celles faisant appel à un changement social. Nous avons besoin de nos deux pieds pour bien marcher.

 

À un niveau plus profond, je me demande si la manière dont les déclarations des évêques sont préparées et diffusées n’est pas aussi importante que le nombre de déclarations publiées ou même leur contenu. Les messages sociaux récemment publiés par les évêques ont été élaborés en collaboration avec des groupes de travail formés d’experts et d’expertes et ils ont été révisés par des théologiens et des théologiennes. Mais peut-être le processus pourrait-il aller encore plus loin en se mettant au service des besoins de la communauté catholique qui lira éventuellement les documents ou s’en inspirera pour se lancer dans l’action. Ne faudrait-il pas consulter davantage les publics auxquels s’adressent ces déclarations avant de procéder à leur publication?

 

Il semble également évident à ceux et celles qui observent les activités de la CECC qu’un enjeu sera mieux débattu sur la place publique si un évêque ou deux s’en font les champions. Au fil des ans, la Commission des affaires sociales a été bénie par une kyrielle de véritables « porteurs de flambeau » en matière de justice sociale. Je suis parmi ceux qui sont très fiers du rôle joué par l’Église, l’année dernière, pour empêcher l’invasion de l’Irak. Les évêques sont intervenus publiquement à trois reprises à ce propos mais, fait plus important encore, de nombreux évêques se sont joints aux marches de protestation ( Mgr Sherlock à London et Mgr Blaise Morand, actuel président de la Commission des affaires sociales).

 

Le défi, pour les laïques catholiques, est toutefois de se mobiliser en si grand nombre en faveur de la justice et de la paix  que nos évêques ne pourront que désirer être invités à se joindre à nous. Voilà où je veux en venir en terminant notre discussion : nous poser un défi à nous tous et proposer trois pistes de solution.

 

Une des expériences marquantes pour moi au cours des années passées a été ma participation à « l’Initiative œcuménique canadienne pour le Jubilé ». C’est ainsi que nous avons préparé l’intervention sur la dette internationale des pays pauvres. Au Canada, une personne sur 50 a signé la pétition demandant la remise de la dette. Ce fut la plus grande pétition de l’histoire canadienne jusqu’à ce que Rick Mercer (à l’émission This Hour has 22 Minutes) demande aux Canadiennes et aux Canadiens de signer électroniquement une pétition demandant de changer le nom de Stockwell Day pour ‘Doris’. Je ne veux pas m’étendre sur le mouvement du Jubilé, car je pense que Robert Letendre vous en reparlera cet après-midi. Permettez-moi toutefois de souligner ici un élément intéressant : 470 000 des 645 000 signatures récoltées provenaient de l’Organisation catholique canadienne pour le Développement et la Paix  (OCCDP), le seul organisme d’Église qui possède des animateurs et un réseau à travers le Canada.  Mais voilà ma question : comment nous mobilisons-nous comme catholiques canadiens quand un changement social s’impose si l’OCCDP n’est pas impliquée?

 

Vous constatez qu’il y a un vide immense, non pas dans la pensée sociale catholique canadienne, mais dans la manière dont les catholiques canadiens se mobilisent en faveur d’un changement. Prenons quelques exemples : il y a quelques années, une pétition en faveur des droits des autochtones a circulé et la Commission des affaires sociales l’avait appuyée. Il est tout probable que vous n’avez pas vu ou entendu parler de celle-ci dans votre paroisse. Il y a actuellement, en fait depuis la semaine dernière, une pétition placée sur le site Internet du Conseil des Églises concernant le maintien  du « système de santé » au Canada. Selon toute vraisemblance, vous ne l’avez pas vu.

 

Il n’existe aucun réseau national catholique canadien en mesure d’exercer un leadership face aux préoccupations relatives aux questions de justice sociale au Canada. Que devrions-nous faire comme laïques? Il existe, à mon sens, trois options :

 

Première option : Décider, comme l’a fait l’Église américaine, de former un organisme consacré à l’éducation et en mesure d’exercer un impact sur les enjeux nationaux, au niveau des secteurs anglophone et francophone du Canada. Il s’agit d’une énorme tâche qui ne peut vraisemblablement se réaliser à court terme. Rappelons-nous que l’OCCDP a pratiquement 40 ans d’existence et qu’il s’est battu pendant des années pour organiser et mobiliser les ressources financières et humaines indispensables à son travail à l’échelle nationale.

 

Deuxième option : Après cette rencontre annuelle, nous pourrions demeurer ensemble et décider que les associations ici présentes  s’engagent à coordonner une action en faveur de la justice et de la paix et à se rencontrer chaque année pour discuter de stratégies cruciales en matière de justice sociale. S’entendre et travailler sur une priorité commune aurait un impact certain.

 

Troisième option :  Nous pourrions décider d’utiliser les bons services d’un organisme existant : KAIROS ( Initiatives canadiennes œcuméniques pour la justice)  pour stimuler la création de projets en faveur de la justice sociale avec les Églises membres protestantes et établir un réseau avec elles. Au Conseil canadien des Églises - qui œuvre également dans le domaine de la justice sociale - il existe depuis 30 ans une coopération œcuménique unique au monde. Fondés par plusieurs ordres religieux, l’OCCDP, la CECC et KAIROS sont des trésors canadiens. Il est probable que le principal défi pour nos associations est d’apprendre à connaître et à soutenir pleinement le travail de KAIROS.

 

Trois dernières idées

 

1)     Quels que soient les défis que nous avons à relever à l’heure actuelle, gardons à l’esprit qu’il est absolument nécessaire dans le monde d’aujourd’hui d’accentuer la mise en œuvre de nos ministères sociaux chrétiens.

2)     Tout comme le disaient les évêques dans De la parole aux actes (1976) : « Ce combat pour la justice n’est pas pour les chrétiens un choix qui leur soit offert. Il fait partie intégrante de l’annonce de l’Évangile au monde

3)     Chercher à bâtir la justice et la paix mérite l’effort de toute une vie. Du moins, je n’ai pas trouvé de meilleure manière d’essayer de vivre. Quand nous comprenons bien ce que signifient ces paroles de l’Eucharistie : « Voici mon Corps livré pour vous», nous saisissons que le Pain de Vie symbolise tout ce qui doit être partagé si le peuple de Dieu veut vivre de cette Vie en abondance. C’est de cette manière privilégiée que nous en arrivons à comprendre le type d’économie que nous sommes invités à bâtir.