NOTE DOCTRINALE
DES ÉVÊQUES CATHOLIQUES DU CANADA
SUR L'ARMÉE DE MARIE





Il y a maintenant 14 ans, soit le 4 mai 1987, le Cardinal Louis-Albert Vachon, alors Archevêque de Québec, révoquait officiellement le décret par lequel son prédécesseur avait érigé l'Armée de Marie en union pieuse.(1) En révoquant ainsi le statut canonique de l'Armée de Marie dans l'Église catholique, décision prise en pleine communion avec le Saint-Siège le 6 février 1987, l'Archevêque de Québec interdisait toutes célébrations organisées par l'Armée de Marie et ses ramifications dans les églises paroissiales et autres lieux de culte du diocèse. En outre, se trouvait interdite la propagation de la dévotion et de la prière à la Dame de tous les peuples.

Jusqu'à présent, les dirigeants de l'Armée de Marie n'ont pas tenu compte des nombreuses interventions de l'Archevêque de Québec et ont continué leurs activités, notamment en érigeant illicitement une chapelle et un centre de retraite à Lac Etchemin.(2) Ainsi, ils n'ont pas respecté l'autorité légitime que l'Ordinaire exerce pour garantir la communion ecclésiale, qui est fondamentale dans l'Église catholique, et ont violé les normes du Code de droit canonique.(3)

Les activités et les enseignements de l'Armée de Marie comportent des dangers réels pour l'Église catholique au Canada et pour la foi de ses membres. En raison de ces faits et de la menace continue de division pesant sur l'intégrité et l'unité de la foi catholique au Canada, par la présente, les évêques canadiens déclarent et informent tous les fidèles de l'Église catholique au pays, que l'Armée de Marie, même si celle-ci soutient le contraire, ne peut pas être considérée comme une association catholique. Certains des enseignements qu'elle propage à propos de la rédemption, de la Vierge Marie et de la 'réincarnation' s'écartent fondamentalement de l'enseignement et de la profession de foi de l'Église catholique. Parce que la foi des fidèles s'en trouve menacée, nous, les évêques du Canada, exhortons les membres et les sympathisants de l'Armée de Marie à cesser leurs activités, quelles qu'elles soient : publications, participation aux rencontres de prière et aux célébrations liturgiques, spécialement celles qui ont lieu au Centre Spiri-Maria, au Québec.

Par conséquent, pour le bien des fidèles de l'Église catholique au Canada, et surtout pour celui des sympathisants bien intentionnés de l'Armée de Marie, nous réitérons ici les enseignements fondamentaux de l'Église catholique au sujet de certains points doctrinaux litigieux.

L'enseignement de l'Église catholique sur les révélations privées

Étant donné que les convictions et la spiritualité de l'Armée de Marie découlent et s'inspirent d'une série de supposées révélations privées, il nous apparaît important d'apporter des précisions sur cette question fondamentale.

L'Église catholique a toujours admis la possibilité de révélations privées, à la faveur de visions et d'expériences auditives. En fait, la tradition et la pratique de l'Église, dans plusieurs de ses dévotions, ses prophètes et mystiques reconnus, tels que saint Jean de la Croix et sainte Thérèse d'Avila, présupposent l'existence de révélations privées authentiques. Dieu peut se manifester à n'importe qui, non seulement par ses oeuvres mais aussi par sa parole personnelle et libre. Nous reconnaissons que l'Esprit Saint peut agir dans l'Église par l'intermédiaire de n'importe lequel de ses membres.

Malgré tout, bien que des révélations privées aient effectivement eu lieu dans l'histoire de l'Église, celles-ci ne doivent pas être perçues comme une source de nouvelles vérités doctrinales qui viendraient compléter la Révélation publique définitive de Dieu. La mort du dernier Apôtre a marqué la fin de l'acte de Révélation publique, donnant à l'événement christique sa suprématie absolue et son caractère normatif permanent : « Il n'y a plus à attendre de nouvelle révélation publique avant la manifestation glorieuse de Notre Seigneur Jésus Christ. » (4) C'est ce qui explique qu'il faille évaluer et juger l'authenticité de toute révélation privée ultérieure par rapport à la Révélation publique définitive de Dieu qui seule constitue la foi du Peuple de Dieu.

L'Église a toujours enseigné que les révélations privées ne font que fournir aux chrétiens des indications sur ce qu'il convient de faire dans un contexte historique donné. Les révélations privées ne divulguent aucune nouvelle doctrine ou vérité, comme l'Armée de Marie le prétend. Le Catéchisme de l'Église catholique précise d'ailleurs que : « Leur rôle n'est pas d'améliorer ou de compléter la Révélation définitive du Christ, mais d'aider à en vivre plus pleinement à une certaine époque de l'histoire ... La foi chrétienne ne peut pas accepter des 'révélations' qui prétendent dépasser ou corriger la Révélation dont le Christ est l'achèvement. » (5) Si, par hasard, une révélation privée a porté effectivement sur un point doctrinal, elle n'a jamais visé à ajouter au dépôt de la foi, mais plutôt à attirer tout spécialement l'attention sur des aspects déjà révélés mais peut-être négligés. Les supposées révélations privées sur lesquelles l'Armée de Marie fonde ses enseignements ne font pas qu'inviter les catholiques à suivre plus fidèlement l'Évangile; elles renferment des éléments fallacieux qui vont à l'encontre des textes sacrés et de la Tradition.

Le rôle de Marie dans l'histoire du salut

Comme son nom l'indique clairement, l'Armée de Marie axe l'essentiel de sa dévotion et de sa spiritualité sur la Vierge Marie. Pourtant, cette dévotion mariale dissimule de nombreux éléments qui sont tout à fait contraires à l'enseignement de l'Église, particulièrement en ce qui a trait à la place de Marie dans le plan salvifique de Dieu et son rôle unique et irremplaçable dans l'histoire du salut. Ces éléments, de même que d'autres points doctrinaux professés par l'Armée de Marie, déforment gravement les enseignements de l'Église.

Selon le dessein de Dieu, la Vierge Marie a effectivement occupé une place unique et privilégiée dans l'histoire du salut et dans la communion des saints. Marie joue un rôle décisif dans l'histoire du salut en acceptant, dans la foi, de recevoir en son sein le Fils de Dieu et le Sauveur du monde, Jésus Christ. Elle est devenue la mère du Verbe éternel, la mère de Dieu, lorsqu'elle a consenti à recevoir le Christ dans sa chair et dans son coeur. Selon le témoignage des Écritures, le consentement et la coopération de Marie se trouvent au coeur même de l'histoire du salut.

Pourtant, son fiat, son acte personnel d'acceptation, a été en soi une grâce rédemptrice et sanctifiante de Dieu. Marie n'a pas mérité cette grâce d'elle-même, indépendamment de la grâce rédemptrice de son Fils, Jésus Christ.(6) Cette grâce singulière, qui a amené Marie à accepter la volonté de Dieu, lui a été donnée par le pouvoir du Très-Haut, à titre de don préalable et de fruit de la rédemption du Christ. Il s'agissait donc d'une réponse à la fois d'inspiration divine et profondément humaine. À cause de cette grâce singulière et tout à fait exceptionnelle au plan historique, l'Église a toujours vu en Marie l'exemple suprême et tout à fait unique de la rédemption assurée et acceptée, tant pour elle-même que pour un monde qui avait besoin d'être sauvé. Marie est celle qui a été parfaitement sauvée, parce que « pleine de grâces ».

À ce titre, elle seule constitue un modèle et un exemple vivants pour l'Église et pour nous tous et toutes. On ne peut parler de l'Église sans parler de Marie. En raison de sa foi et de son obéissance à la Parole de Dieu, Marie a toujours été un modèle de l'Église. En Marie, l'Église affirme sa propre vocation. À ce propos, la Constitution dogmatique de Vatican II sur l'Église précise que : « Dans le mystère de l'Église, qui reçoit, elle aussi, avec raison, les noms de Mère et de Vierge, la bienheureuse Vierge Marie est venue la première, offrant d'une manière éminente et singulière le modèle de la Vierge et de la Mère. »(7)

En interprétant faussement les enseignements de l'Église catholique, l'Armée de Marie enlève à Marie son rôle unique et irremplaçable dans l'histoire du salut; la supposée 'réincarnation' prônée par l'Armée de Marie rend également superflue l'intercession continue de Marie au ciel. Marie, telle qu'elle est présentée dans les Évangiles et dans la tradition catholique, est au ciel et non pas sur la terre. L'Église catholique enseigne que la vie de Marie est unique et historique et qu'en tant que telle, elle ne peut être répétée, reproduite ou autrement 'réincarnée'. Une fois sa vie sur terre achevée, Marie est montée au ciel, corps et âme. C'est de là, aux côtés du Christ ressuscité et non plus ici sur terre, qu'elle continue, même aujourd'hui, d'être notre Avocate, notre Auxiliatrice, notre Aide et notre Médiatrice : « Après son Assomption au ciel, son rôle dans le salut ne s'interrompt pas : par son intercession répétée, elle continue à nous obtenir les dons qui assurent notre salut éternel. »(8)

La supposée révélation privée sur laquelle l'Armée de Marie fonde sa seule prétention à la légitimité introduit effectivement des doctrines nouvelles et erronées au sujet de la Vierge Marie et de son rôle dans l'histoire du salut. Elle va au-delà de la Révélation définitive du Christ et y ajoute grandement. L'Armée de Marie veut faire croire à ses membres, par exemple, que leur 'Immaculée' est co-éternelle avec la Trinité divine et que, bien qu'elle fût la mère historique de Jésus, elle est maintenant 'réincarnée' et habite dans la personne même de la dépositaire de ces révélations privées.(9) C'est à cause de tels efforts fallacieux en vue d'ajouter à l'essence même de la foi que la reconnaissance d'association catholique a été retirée à l'Armée de Marie.

Le rôle de l'autorité ecclésiale

Les évêques catholiques du Canada regrettent en outre la façon dont les dirigeants de l'Armée de Marie continuent de défier l'autorité ecclésiastique et de refuser de se plier aux monitions et injonctions pastorales légitimes de l'Archevêque de Québec. Pareille attitude ne peut que porter atteinte à l'enseignement propre et au rôle d'unification de l'autorité de la mission et de la responsabilité épiscopales, et conséquemment à la communion ecclésiale.

Dans son fondement même, la communion ecclésiale est maintenue par l'unité des croyants dans la foi apostolique et par la célébration et la profession de cette foi dans l'Eucharistie, sacrement de l'unité de l'Église. Il n'est pas possible de prétendre à une foi légitime et à une authentique célébration des sacrements sans être en communion avec l'évêque du lieu. Celui-ci n'est pas seulement le témoin et l'interprète authentique de la foi présente dans « l'Église qui lui est confiée en qualité de vicaire et de délégué du Christ »;(10) il est aussi un témoin pour sa communauté, en ce sens qu'il se trouve en profonde communion de foi avec ses collègues évêques. Il incombe à l'évêque de voir tant au culte public qu'à l'enseignement de la foi dans son diocèse. Il lui appartient de promouvoir et de sauvegarder la doctrine sur les plans de la foi et de la morale dans tout son diocèse. Son rôle consiste à faire en sorte que les enseignements concordent parfaitement avec les préceptes de l'Église, qu'ils soient acceptables du point de vue théologique, moralement véridiques et exempts de toute erreur doctrinale. Ce faisant, l'évêque protège le droit du Peuple de Dieu de recevoir le message évangélique dans toute sa pureté et dans toute son intégrité.

Tel que mentionné précédemment, l'Église a toujours reconnu que des mystiques ou des expériences mystiques puissent se manifester dans la communauté des fidèles. De fait, on peut même dire que chaque disciple du Christ revêt un caractère mystique en raison de sa vocation baptismale et de son association à la vie du Christ. Toutefois, l'Église catholique est aussi consciente de l'insuffisance des mots humains ­ d'ordre théologique ou mystique ­ pour rendre et exprimer totalement « la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur de l'amour du Christ qui surpasse toute connaissance » (Ep 3, 18). Il en résulte que les théologiens et les mystiques doivent se soumettre, en toute humilité, aux limites des mots humains pour exprimer et communiquer le mystère ineffable de se savoir aimé par un Dieu dont l'amour est infini. À cause de cette insuffisance du langage humain et des dangers qui en découlent dans l'expression véritable de la foi, les évêques sont chargés, par institution divine, de veiller à ce que, dans leur diocèse, la Révélation définitive en Jésus-Christ soit transmise avec fidélité et sans déformation.

Au lieu de se soumettre humblement à cette réalité, l'Armée de Marie a défié publiquement l'autorité épiscopale; en cela, elle ne s'est d'ailleurs pas limitée à l'Église locale. Avant que soit prise la décision de révoquer le statut canonique de l'Armée de Marie, la Congrégation pour la Doctrine de la foi avait déjà examiné les longs écrits concernant les supposées révélations privées et elle avait établi que, dans de nombreux cas, celles-ci étaient contraires à l'enseignement de l'Église catholique. Contestant la légalité canonique du décret de révocation signé par le Cardinal Vachon, l'Armée de Marie a exercé un recours administratif, en portant sa cause en appel devant le Tribunal suprême de la Signature apostolique, à Rome, la plus haute instance à laquelle il soit possible de s'adresser en pareils cas. Après un examen approfondi et de longues procédures, le Tribunal suprême a rendu une décision définitive par décret, le 20 avril 1991,(11) confirmant ainsi la substance du décret de l'Archevêque de Québec et la procédure mise en place. Il en résultait que les catholiques devaient s'abstenir d'appartenir à ce groupe particulier. Malheureusement, nombreux sont ceux qui continuent d'y adhérer, au mépris de l'autorité ecclésiastique. Aux yeux des fidèles catholiques, une telle attitude ne peut que miner les enseignements et le rôle unificateur de l'autorité épiscopale.

Conclusion

Il semble évident qu'un groupe ne peut plus se dire véritablement catholique si ses dirigeants enseignent une doctrine qui est contraire à celle de l'Église catholique, notamment sur des points aussi fondamentaux que ceux dont il est fait mention ci-dessus. Les évêques du Canada invitent donc les pasteurs et les fidèles à faire preuve d'un grand discernement spirituel et à garder intacte leur foi catholique. Nous exhortons tous les catholiques à prendre conscience des erreurs doctrinales qui sont propres aux enseignements de l'Armée de Marie, à se rendre compte du tort et de la division qu'engendrent ses chefs dans l'Église catholique au Canada et ailleurs dans le monde, et à préserver la pureté de la foi catholique. Avec charité pastorale, nous rappelons à tous les catholiques canadiens que leur vie de foi et leur spiritualité chrétienne doivent s'appuyer sur la Parole de Dieu révélée et sur l'enseignement de l'Église catholique.
 
 

Conférence des évêques catholiques du Canada
Solennité des Ss. Pierre et Paul, apôtres
Le 29 juin 2001
 

La Note doctrinale des évêques catholiques du Canada sur l'Armée de Marie a reçu la recognitio de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, le 10 août 2001 (Prot. No 216/74-13501), et a été rendue publique subséquemment par la Conférence des évêques catholiques du Canada, le 15 août 2001, fête de l'Assomption de la Vierge Marie.
 
 

Notes de fin de document

1. Voir Pastorale-Québec, vol. 99, no 10, le 22 juin 1987, p. 245.
2. Voir Pastorale-Québec, vol. 112, no 6, le 15 mai 2000, p. 10-15.
3. Voir Le Code de droit canonique, can. 1226.
4. Dei Verbum, 4. Voir 1 Tim 6, 14; Titus 2, 13.
5. Catéchisme de l'Église catholique, no 67.
6. Lumen gentium, nos 60, 62.
7. Lumen gentium, no 63
8. Lumen gentium, no 62
9. Pour lire un résumé du credo de l'Armée de Marie, voir Le Royaume, no 143, le 1er juillet 2000, p. 8.
10. Lumen gentium, no 27.
11. Pour lire une traduction française de ce décret officiel rédigé en latin, voir Studia Canonica, vol. 25, no 2, 1991, p. 409-415.