A propos de l’Instruction Redemptionis Sacramentum

 

Tout récemment, le 23 avril dernier, la Congrégation pour le Culte divin et la Discipline pour les sacrements publiait une Instruction en matière de liturgie intitulée Redemptionis Sacramentum. La présente note veut contribuer à bien situer ce texte ecclésial et en faciliter une lecture clairvoyante. Si on est soucieux de découvrir la portée d’un tel document, de le situer dans son contexte théologique à la fois doctrinal et spirituel, on en aura une vision élargie qui englobe beaucoup plus qu’une liste de normes ou d’abus liturgiques.

 

La forme du document

 

Le texte est une Instruction. Cette forme de document est couramment utilisée par les Congrégations romaines. Son but est double: d’abord clarifier ou préciser des dispositions déjà données et connues dans l’Eglise, ensuite élaborer et donner des explications relatives à la manière de les appliquer. En ce sens, le document romain tient compte de principes fondamentaux concernant l’Eucharistie comme mystère central de la foi catholique et «trésor qui est au coeur de la vie de l’Eglise». Même si elle a été préparée à la demande du pape Jean-Paul II (cf. n. 2), elle n’est ni un document conciliaire, ni une encyclique, ni une lettre apostolique.

 

Le contexte de parution

 

L’Instruction trouve place à la suite de l’Encyclique Ecclesia de Eucharistia de Jean-Paul II, publiée en avril 2003. Bientôt, en octobre 2005, le Synode des évêques retiendra justement ce thème central de «L’Eucharistie: source et sommet de la vie et de la mission de l’Eglise». Ce rassemblement donnera sans doute l’occasion d’aller plus loin et d’approfondir cette question centrale de la foi et son application dans la pastorale de l’Eglise.

 

Il est notoire que l’Eglise centre l’attention du peuple chrétien, selon une certaine périodicité au fil de son histoire, sur l’Eucharistie comme don sacré de la plus haute importance. Chaque fois, elle veut montrer et réaffirmer toujours que l’Eucharistie est la forme la plus élevée de la célébration communautaire ecclésiale et n’est donc pas une affaire privée. Le sacrement de l’Eucharistie est un don de Jésus et il demande à être constamment reçu; sa célébration doit être préservée avec le plus grand respect et célébrée avec dignité.

 

En 1980, une quinzaine d’années après le Concile Vatican II qui avait promulgué la Constitution Sacrosanctum Concilium, on trouvait la même démarche. Après la Lettre Apostolique Dominicae Cenae publiée le 24 février, une Instruction intitulée Inestimabile Donum a été proposée dès le 17 avril suivant. Aujourd’hui, on observe le même processus de présentation: l’affirmation de la foi de l’Eglise en l’Eucharistie, suivie d’un document plus disciplinaire portant sur la célébration liturgique du sacrement. Ce nouveau rappel est une occasion fournie de réévaluer certaines mises en oeuvre et de trouver les moyens appropriés d’améliorer nos modes de célébrer, en gardant à l’esprit les principes d’une saine créativité qui a été fortement affirmée par le Concile et mis en oeuvre dans la réforme liturgique qui a suivi.

 

 

Quelques insistances

 

En parcourant l’Instruction Redemptionis Sacramentum, trois insistances majeures doivent être dégagées et soulignées:

 

1. «Source et sommet» de la construction de l’Eglise, l’Eucharistie a par le fait même le caractère d’une action «sainte» et «sacrée» au sens fort de ces termes. La vie liturgique, spécialement dans la célébration eucharistique, est le lieu privilégié où s’effectue un échange tout à fait particulier entre Dieu et chaque être humain. Elle est le point de rencontre entre le ciel et la terre. Dès lors, on peut comprendre que l’Eglise a le devoir particulier d’assurer et de confirmer le «sacrum» de l’Eucharistie.

 

2. Il y a un rapport vivant entre l’Eucharistie et le ministère ordonné. L’évêque et les prêtres, en vertu de leur ordination, sont unis d’une façon singulière et exceptionnelle à l’Eucharistie. Les ministres ordonnés sont en quelque sorte «d’elle» et «pour elle». En ce sens les prêtres, en communion avec leur évêque, sont responsables du bon déroulement de l’action eucharistique. Dans leur manière de présider et de favoriser la participation pleine, active et consciente de l’assemblée, les ministres ordonnés ont le devoir de laisser transparaître la profondeur du Mystère célébré. L’Instruction rappelle avec insistance que «chacun se souvienne qu’il est le serviteur de la sainte Liturgie» (n.186). Elle reprend en cela précisément  l’Encyclique Ecclesia de Eucharistia qui affirmait: «La liturgie n’est jamais la propriété privée de quelqu’un, ni du célébrant, ni de la communauté dans laquelle les Mystères sont célébrés... Il n’est permis à personne de sous-évaluer le Mystère remis entre nos mains» (n. 52).

 

3. Puisque le sacrement de l’Eucharistie est reçu du Christ lui-même et est un bien commun de toute l’Eglise, personne ne peut en conséquence en altérer le sens et la dignité par des agirs qui peuvent introduire de la confusion, voire de l’ambiguïté, dans les assemblées. Dans cet esprit, la Congrégation pour le Culte divin et la Discipline des sacrements a voulu préciser «certaines choses à observer et à éviter concernant la très sainte Eucharistie», selon le sous-titre de l’Instruction. Par-delà le langage et sa tonalité qui peut sembler juridique et disciplinaire, l’essentiel est de rejoindre l’esprit et la responsabilité qui autorise certaines mises au point.

 

Bien évidemment, ce document concerne toute l’Eglise latine. Il veut être une expression concrète du caractère ecclésial authentique de l’Eucharistie. Il veut préserver le bien commun de toute l’Eglise et l’Eucharistie comme sacrement d’unité. Toutefois, il est nécessairement reçu dans des mondes culturels fort différents les uns des autres. Il revient alors aux Eglises locales de favoriser son application progressive en tenant compte de leur contexte propre.

 

Les Conférences épiscopales ont le devoir de se pencher sur certaines normes relatives à la liturgie, notamment pour la célébration eucharistique, selon les normes du droit, pour leur propre territoire. L’Instruction précise également bien que l’Evêque diocésain a la responsabilité particulière d’être soucieux de «veiller à ce que ne soit pas enlevée la liberté, qui est prévue par les normes des livres liturgiques, d’adapter, d’une manière judicieuse, la célébration à l’édifice sacré, ou au groupe de fidèles, ou bien aux circonstances pastorales, de telle sorte que le rite sacré tout entier soit réellement adapté à la mentalité des personnes» (n. 21).

 

La modestie demande de ne pas universaliser les interrogations d’une ère culturelle, ni de vouloir arrêter la marche de l’histoire à l’une ou l’autre prescription ou trouvaille personnelle qui parfois peut se révéler être trop rigide ou trop imprécise et de bien courte durée. Avec ouverture et respect, sans négliger le discernement pastoral toujours nécessaire, chaque membre de l’Eglise peut examiner ses besoins, ses pratiques et sa façon de les mettre en oeuvre en rapport avec l’Eucharistie, don du Seigneur.

 

 

Dorylas Moreau

évêque de Rouyn-Noranda

président de la Commission épiscopale de liturgie et des sacrements

 

26 avril 2004