Un appel à la redécouverte, à la reconnaissance et à la mise en valeur

du patrimoine spirituel des peuples autochtones du Canada
 

- Message pastoral sur la spiritualité autochtone -


 


À titre de membres de la Commission nationale pour l'évangélisation des peuples de la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC), nous nous réjouissons avec vous, peuples autochtones du Canada, du mouvement de redécouverte, de reconnaissance et de mise en valeur de votre précieux patrimoine spirituel. Sa Sainteté le Pape Jean-Paul II nous y invite, lorsqu'il chante la louange de ce qu'il a appelé cette merveilleuse renaissance de votre culture et de vos traditions(1). Dans ce renouveau, nous reconnaissons l'Esprit de Dieu, qui travaille en vous et par vous et procure la guérison aux individus et aux communautés. Nous y voyons aussi l'action de l'Esprit qui contribue à la réconciliation et à l'établissement de la justice chez tous les peuples du Canada.

Comme pasteurs de l'Église catholique, nous avons vu comment, pour beaucoup d'entre vous, la redécouverte des richesses spirituelles de vos traditions est une partie intégrante de la redécouverte de votre identité. Forts de l'influence profonde exercée par les sept charismes exprimés par le Cercle d'influences spirituelles, à savoir le respect, la sagesse, le courage, l'amour, l'humilité, l'honnêteté et la vérité, vous êtes parvenus à réfléchir plus clairement sur votre dignité d'enfants de Dieu.

Nous faisons une nouvelle expérience du Christ

Notre message s'adresse particulièrement à vous, nos frères et nos surs autochtones catholiques. Vous avez accueilli l'Évangile de Jésus de façon unique; de plus, vous continuez à vivre en témoins fidèles de votre baptême. Du fait que vous ayez su apprécier et comprendre votre culture dans toute sa richesse, vous êtes devenus une vraie bénédiction pour l'Église tout entière. Vous continuez à lancer un défi à l'ensemble du Peuple de Dieu sur la compréhension globale du mystère du Corps du Christ. Sa Sainteté le Pape Jean-Paul II a rappelé à l'Église sa dette immense aux peuples autochtones catholiques et à leurs ancêtres dans la foi qui, depuis le milieu du dix-septième siècle, ont conservé un amour inébranlable pour l'Église. En effet, dans son discours à Sainte-Anne-de-Beaupré, en 1984, il affirme:

Votre rencontre de l'Évangile non seulement vous a enrichis, mais elle a enrichi l'Église. Nous savons bien que cela ne s'est pas fait sans difficulté, et parfois même sans maladresse. Cependant, vous en faites l'expérience aujourd'hui, l'Évangile ne détruit pas ce qu'il y a de meilleur en vous. Au contraire, il féconde comme de l'intérieur les qualités spirituelles et les dons qui sont propres à vos cultures. D'autre part, vos traditions amérindiennes et inuit permettent de nouvelles expressions du message du Salut et nous aident à mieux comprendre à quel point Jésus est Sauveur et son salut catholique, c'est-à-dire universel.(2)

Nous nous réjouissons, donc, non seulement parce que vous avez reçu le Christ, mais aussi parce que grâce à vous, de nombreux catholiques font une nouvelle expérience du Christ. Par vous également, à la veille du troisième millénaire, nous nous trouvons engagés dans un dialogue qui, malgré certaines controverses, nous offre de merveilleuses occasions de rapprochement.

Un signe pour notre génération

Chaque génération a vu naître parmi vous des hommes et des femmes, qui ont mis en évidence les valeurs appartenant à vos traditions profondes, dont l'humanité et toute la création ont grandement besoin. Même aujourd'hui, beaucoup puisent un grand encouragement dans leur foi grâce à la vie héroïque de la bienheureuse Kateri Tekakwitha. En effet, cette enfant de Dieu morte si jeune, à la fin du 17e siècle, demeure pour beaucoup d'entre nous un témoin authentique du grand amour de Dieu pour les pauvres.

Aujourd'hui, alors que vous voyez votre population s'accroître de façon soutenue, que vous faites l'expérience d'une solidarité accrue entre diverses nations autochtones, que vous recherchez les occasions pour un règlement juste des revendications territoriales, l'obtention d'un gouvernement autonome plus important, vous n'avez pas abandonné la voie de la paix.

En défendant ainsi votre identité, votre nation, votre territoire et l'environnement que nous partageons, vous lancez un défi à tous les canadiens et toutes les canadiennes. Tout d'abord, vous leur rappelez le devoir du respect des traités. Ensuite, vous les interpellez à être fidèles à la vérité enracinée dans l'alliance originelle des débuts de la création, qui ordonne à l'humanité d'être l'intendant de la terre et de tout ce qui lui appartient(3).

En tenant ferme à vos engagements envers la famille et la communauté, en résistant à l'individualisme et au matérialisme de la société d'aujourd'hui, et en insistant, malgré des années de souffrances, sur la réconciliation et la justice, vous devenez des témoins courageux d'une authentique compréhension de la guérison, fondée sur l'harmonie et l'équilibre.

Vos gestes témoignent d'une source de spiritualité profonde qui a soutenu la vie et l'espérance d'une nouvelle vie, même dans des conditions difficiles. À l'aube du Grand Jubilé de l'an 2000, vous apparaissez comme un signe d'espérance pour toute la Création de Dieu(4). À travers vos valeureux efforts, nous pouvons entendre la voix du Prophète qui appelle l'humanité à se préparer par des gestes de conversion et de renouveau pour une « année de grâce du Seigneur».

L'héritage d'une relation profondément troublée

Ayant vécu avec et parmi vous durant de longues générations, comme pasteurs nous sommes conscients que votre façon de vivre a été perçue de façon romantique par la culture populaire et que ce jugement ne correspond pas toujours à la réalité dans laquelle vous vivez. Comme la Commission royale sur les peuples autochtones le mentionne clairement une autre fois, vous continuez de porter un fardeau extrêmement inégal de l'héritage des relations lourdement troublées entre peuples autochtones et non-autochtones(5).

Nous reconnaissons qu'il y a dans chaque tradition spirituelle un mélange d'ombre et de lumière. Toutefois, nous désirons réaffirmer que l'Église catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans vos traditions. De plus, l'Église encourage tous ses membres à reconnaître, préserver et promouvoir les valeurs spirituelles, morales et culturelles qui font partie des traditions autochtones, ainsi qu'à travailler ensemble dans un esprit de collaboration et de dialogue prudent et charitable(6).

Nous nous souvenons aussi, avec un profond regret, des dimensions de l'histoire de la mission catholique qui ont contribué aux souffrances des peuples autochtones, parce qu'elles s'identifiaient trop étroitement aux forces européennes d'expansion et d'assimilation(7),. Les pasteurs de l'Église ont parlé de cette préoccupation à maintes reprises au cours de la dernière décennie. Bien que nous soyons reconnaissants envers ceux et celles qui nous ont précédés, spécialement de nombreux évêques, prêtres, religieux, religieuses et laïcs qui ont consacré leur vie à un service attentionné, nous reconnaissons aussi les fautes, les erreurs et les faits scandaleux qui, dans l'Église, ont empêché l'accès à l'entière liberté qu'apporte l'Évangile(8). À l'occasion de cet examen de conscience, l'Église catholique a été accompagnée par d'autres dénominations chrétiennes. Tous les chrétiens du Canada ont exprimé leurs excuses de façon sensible et ils s'efforceront de les vivre dans des gestes concrets de réconciliation et de justice.

Un engagement au dialogue

À l'intérieur de l'Église et dans la grande communauté humaine, les peuples partagent leurs joies et leurs espérances, leurs peines et leurs anxiétés réciproques(9). Ce lien constitue depuis bien des générations un terrain solide où toute l'humanité peut bâtir ensemble.

Comme évêques, nous désirons exprimer notre sincère respect pour vos coutumes ancestrales et votre héritage spirituel. Nous respectons aussi ceux et celles qui parmi vous ont trouvé dans l'expression contemporaine de leurs traditions le moyen de vénérer la toute-puissance de Dieu présente dans la création. Nous renouvelons notre engagement au dialogue entrepris dans le respect de nos patrimoines spirituels respectifs. Nous le faisons en union avec l'Église tout entière, qui, suivant l'exemple du Seigneur, que vous vénérez comme votre "Ancien" et votre "Maître" considère avec un respect sincère ces manières d'agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui, quoiqu'elles diffèrent en beaucoup de points de ce qu'elle-même tient et propose, cependant apportent souvent un rayon de la Vérité qui illumine tous les hommes.(10)

Par le dialogue, les personnes qui ont une conviction solidement enracinée dans leurs traditions peuvent partager avec d'autres, également soucieuses de leurs richesses spirituelles, sur leurs façons respectives de prier et de rechercher Dieu. Cependant, un tel dialogue doit être fondé sur la confiance mutuelle, ainsi que sur la compréhension et la sensibilité aux différences(11).

Une profonde aspiration à la plénitude

Pour vous, le besoin de dialoguer vient de l'intérieur de vous-mêmes et de vos communautés. Il jaillit d'un profond désir d'atteindre la plénitude et d'harmoniser les éléments de traditions religieuses qui se côtoient à l'intérieur de vous. Cette attitude intérieure s'est vérifiée spécialement chez ceux et celles d'entre vous qui, pendant des années, avez vraiment recherché la réponse aux questions suivantes: «Puis-je être à la fois chrétien et autochtone? ou dois-je choisir?» Dans votre contexte propre vous avez tracé la voie au défi universel proposé par Sa Sainteté le Pape Jean-Paul II : Tous les fidèles et toutes les communautés chrétiennes sont appelés à pratiquer le dialogue(12).

L'Église a besoin de votre leadership dans ce dialogue, qui certes portera fruit en suscitant une compréhension mutuelle plus approfondie, une plus grande connaissance de l'Esprit de Dieu et une inculturation(13) plus intense de la foi catholique. Dans tout cela, l'Esprit de Dieu bâtit parmi nous une Église qui jamais ne cesse de proclamer le salut dans le Christ en tentant de démontrer par la liturgie, l'éducation, le ministère pastoral et la vie même de ses membres, une profonde vénération et un profond respect pour les cultures et spiritualités des peuples autochtones(14).

Le dialogue spirituel est, finalement, plus que simple connaissance et discussion. Le point ultime de ce cheminement spirituel dépasse les limites de l'entendement humain et même celui d'une compréhension élargie qui résulterait du partage de toutes nos connaissances. Le but ultime de toute quête spirituelle est d'avoir part à la sainteté de Dieu. Comme le dit l'Écriture : ...Vous vous êtes sanctifiés et vous êtes donc devenus saints car je suis saint...(15) Inspirés par le souvenir de Notre Dame qui est apparue sous la figure d'une aztèque à Guadalupe, il y a presque 470 ans, et invoquant l'intercession de la jeune femme Mohawk, la bienheureuse Kateri Tekakwitha, cheminons ensemble comme des fidèles pèlerins en marche vers la réalisation de la promesse de Dieu en nous tous.

Membres de la Commission épiscopale pour l'Évangélisation des peuples, CECC
 

Mgr André Gaumond, président

Mgr Vincent Cadieux, o.m.i.

Mgr Denis Croteau, o.m.i.

Mgr J. Faber MacDonald                                                                                 Mai 1999



RÉFÉRENCES


 


1. Pape Jean-Paul, Homélie aux peuples autochtones de Fort Simpson, prononcée à Yellowknife (NT), le 18 septembre 1984.

2. Pape Jean-Paul II, Homélie prononcée à Sainte-Anne-de-Beaupré, le 10 septembre 1984.

3. Voir Mgr Peter Sutton, o.m.i., Intervention au Synode pour l'Amérique, le 24 novembre 1997.

4. Tertio Millennio Adveniente (46). Le Pape Jean-Paul II désigne les signes d'espoir non pas comme des événements ou des phénomènes isolés, mais comme des composantes d'une tension cosmique menant à la Nouvelle Naissance. Il encourage l'Église à se préparer au Jubilé de l'an 2000 en recherchant ces signes d'espoir.

5. Commission royale sur les peuples autochtones, Rapport de la Commission royale sur les peuples autochtones, volumes 1-5, Approvisionnements et Services Canada, Ottawa, 1996.

6. Vatican II, Nostra Aetate, no 2.

7. Conseil permanent de la Conférence des évêques catholiques du Canada, La Justice comme un fleuve puissant: Mémoire présenté à la Commission royale sur les peuples aborigènes, le 8 novembre 1993. Les évêques ont parlé notamment du rôle de l'Église dans le système des pensionnats pour enfants indiens. Dans ce mémoire et ailleurs, les chefs de l'Église catholique ont présenté des excuses au sujet des aspects du travail missionnaire qui traduisaient une mentalité eurocentrique et encourageaient l'assimilation.

8. Par exemple, dans Le Développement du Nord Canadien: À quel prix? (Message de la Fête du travail de 1975 diffusé par la Conférence catholique canadienne), on lit ce qui suit au paragraphe 25 : « Nous reconnaissons volontiers que l'Église catholique doit aussi porter sur elle-même un regard critique. Ne prenons-nous pas maintenant conscience que l'Église, marquée par une autre culture, a pu contribuer à des changements aliénants pour la culture amérindienne...»

Dans son message pastoral de 1992 intitulé Vers une Nouvelle Évangélisation: À l'occasion du 500e anniversaire de l'évangélisation des Amériques, le Conseil permanent de la Conférence des évêques catholiques du Canada a déclaré : « Si certains évêques et missionnaires se comportaient en défenseurs des droits autochtones, certains théologiens et des responsables de l'Église ont soutenu l'exploitation coloniale. Alors que des missionnaires cherchaient à comprendre et à protéger les cultures autochtones, d'autres n'arrivaient pas à reconnaître dans les croyances et les coutumes locales des semences de la Parole de Dieu. »

Dans La Justice comme un fleuve puissant (1993), les évêques du Canada ont déclaré : « Il y a donc lieu pour l'Église catholique et les peuples autochtones de se réjouir de ces acquis historiques à partir desquels ils peuvent construire ensemble l'avenir. Nous sommes toutefois vivement conscients de ce qui a été perdu et cela nous préoccupe au plus haut point. Ce qui a été perdu, ou presque, pour les Premières nations du Canada, c'est la liberté d'exprimer leur spiritualité. »

9. Cette liste de sentiments figure au tout début de Gaudium et Spes, Constitution pastorale sur l'Église dans le monde moderne. Celle-ci fait le lien entre le cheminement de l'Église dans le monde, d'une part, et, d'autre part, celui de tous les humains, en particulier les pauvres. C'est cette même solidarité qui est décrite dans la réflexion exprimée dans Dialogue et proclamation (1991), par le Conseil pontifical pour le dialogue inter-religieux et par la Congrégation pour l'évangélisation des peuples. Cette dernière réflexion souligne l'importance du dialogue de la vie, dans le contexte duquel les personnes s'efforcent de vivre dans un esprit ouvert et amical, en partageant leurs joies et leurs peines, leurs problèmes et leurs préoccupations.

10. Vatican II, Nostra Aetate, no 2.

11. Pape Jean-Paul II, Allocution prononcée devant les participants à l'Assemblée plénière du Conseil pontifical pour le dialogue inter-religieux (1995).

12. Redemptoris Missio, no 57.

13. «Étant donné que, en Amérique, la piété populaire est l'expression de l'inculturation de la foi catholique et que beaucoup de ses manifestations ont pris des formes religieuses autochtones, on ne doit pas sous-évaluer la possibilité d'en tirer aussi, avec une prudence éclairée, des indications valables pour une plus grande inculturation de l'Évangile. Cela revêt une importance considérable, spécialement parmi les populations autochtones, pour que "les semences du Verbe" présentes dans leur culture atteignent leur plénitude dans le Christ.» Pape Jean-Paul II, Exhortation apostolique post-synodale Ecclesia in America, 22 janvier 1999, no 16.

14. Cf. Évêques catholiques américains, 1992: Time for Remembering, Reconciling and Recommitting Ourselves as a People, le 17 décembre 1991.

15. Lévitique, 11:44.